Premiers signes de crise, premiers départs

 

Si l'on met de côté les changements administratifs et politiques (création des communes, du canton, du département, élection des représentants) et la vente des biens nationaux (parmi lesquels les biens fonciers saisis à l'église), la période révolutionnaire n'a guère d'impact direct sur la vie de la vallée.
En revanche, l'ensemble du XIX
e siècle voit s'accélérer et se cristalliser plusieurs problèmes dont les germes remontent bien avant 1789, et auxquels les changements politiques ne peuvent apporter aucune réponse. L'histoire moderne d'Aleu et Soulan est celle du déséquilibre progressif du mode de vie traditionnel, créé par l'explosion démographique, insolvable de par l'attachement viscéral des habitants à leur vallée, et aggravé par plusieurs évènements extérieurs.

 [haut de page] [améliorations] [démographie] [Révolution et Empire] [Guerre des Demoiselles

 Les raisons d'un attachement

Passées les guerres de religion, qui poussèrent une partie des habitants au départ, plusieurs éléments se conjuguent pour fidéliser le Couseranais à sa terre à la fin de l'Ancien Régime :

Bien sûr, des catastrophes naturelles tempèrent l'optimisme de ces améliorations.

  • hivers rigoureux (1709, 1728, etc.) qui rendent ses prérogatives à Dame Nature dans ses rapports à l'activité humaine,
  • crues de l'Arac, moins douloureuses à Soulan qu'à Biert parce que personne n'habite dans le lit – fort étroit à Soulan – d'extension des eaux,
  • épidémies, renforcées par la précarité de l'hygiène, la ténuité du tissu médicinal, le coût exorbitant des médicaments,
  • épizooties.

Mais l'augmentation d'occurrence de ces évènements après 1700 n'est probablement qu'apparente : l'absence d'archives a fait perdre toute trace de la plupart des catastrophes antérieures.

Villeneuve (vue depuis la route de Fontale et Galas) en aplomb des gorges de Ribauté.

 [haut de page] [améliorations] [démographie] [Révolution et Empire] [Guerre des Demoiselles

 Les conséquences de l'essor démographique

Amplifiée par l'attachement des habitants à leur vallée et au mode de vie hérité de leurs aïeux, l'explosion de la démographie soulanaise absorbe tous les bénéfices des progrès du XVIIIe siècle. Elle remet en cause le fragile équilibre agro-pastoral de l'économie et le mode de transmission des biens, qui s'accommodent fort mal d'une surpopulation.
Plusieurs signes montrent que 1789 trouve la société couseranaise en train d'évoluer vers la paupérisation.
La nourriture s'appauvrit, le pain ne suffit plus qu'à deux mois d'hiver, puis on le remplace par le milhas ; pour remplacer la farine de seigle qu'on ne produit pas en quantité suffisante, on rajoute des fèves pilées et des pois cassés dans la pâte du pain.

Le hameau de Fontale, 
sur la commune d'Aleu, a connu une extension spectaculaire dans la deuxième moitié du XIX
e siècle, passant de quatre à dix familles résidentes
sans extension de la surface cultivable.

Les familles s'entassent à cinq, à dix dans leur unique pièce, les ménages se multiplient, de nouvelles maisons sont construites, les champs encore un peu plus morcelés, les surfaces familiales réduites. Tout l'espace viable est loti, certaines granges sont habitées en permanence dans les conditions sanitaires qu'on imagine, les courettes et les impasses des agglomérations sont bâties. C'est au moment où l'on a le plus de bouches à nourrir que les surfaces (donc les revenus) diminuent, que les moyens de survie s'amenuisent, que l'hygiène – pourtant sommaire – se dégrade.

Au fil des générations, la taille moyenne des exploitations diminue, à cause du morcellement imposé par le souci de ne léser aucun de ses enfants et par le simple jeu de la vente des parcelles en fin de vie.

L'exemple de la famille Sentenac Cros est significatif. Au XVIIe siècle, le chef de cette famille est l'un des plus grands propriétaires inscrits sur le registre terrier de Soulan, avec près de soixante-dix journaux de bonne terre autour de Buleix ; à la veille de la Révolution, malgré les apports des dots et les achats de parcelles, ses arrière-petits-enfants n'ont plus, au mieux, qu'une vingtaine de journaux chacun. Inutile de dire que les familles moins aisées au départ sont encore plus mal loties à l'arrivée. On partage les champs, posant des pierres pour marquer les nouvelles limites ; sous le Premier Empire, les parcelles précieuses, comme les potagers et les champs de pommes de terre, sont déjà réduites à une cinquantaine de mètres carrés.

Dès 1789, il est déjà patent que le niveau de vie a régressé : les cahiers de doléances demandent, entre autres, qu'il soit mis fin à la mendicité, qui s'accroît au point de gêner les gens à l'entrée des églises et sur les lieux de marché. Or, un siècle plus tôt, Froidour n'avait rencontré aucun indigent.
Autre preuve de la récession, les dots ne dépassent plus qu'exceptionnellement les cent livres. En deux générations, elles ont été divisées par deux ou trois.

Face à l'importance de la question du surpeuplement, les autres évènements de l'époque apparaissent presque comme des épiphénomènes.

 [haut de page] [améliorations] [démographie] [Révolution et Empire] [Guerre des Demoiselles

 La Révolution et l'Empire Napoléonien

Dans le sillage de 1789, Soulan et Aleu connaissent la création d'une société politique (la Société Populaire) et d'un Comité de Surveillance chargé de dénoncer les suspects ; elles vivent l'enthousiasme des élections, l'abolition des droits seigneuriaux, la création des deux communes. Mais après quelques mois, les convocations aux assemblées générales ne regroupent déjà plus que 10 à 20 % de la population. En outre, et bien que l'église de Saint-Pierre ait été pillée par des habitants de la vallée en décembre 1793, la majorité des habitants restent réticents aux empiètements de l'Assemblée Constituante sur les prérogatives de l'église : accaparement des biens de l'église, constitution civile du clergé, culte de l'Être suprême.
Au delà des passions et des excitations politiques, les réalités sordides rattrapent vite les Soulanais : 1793 voit les premières réquisitions du gouvernement aux abois, la création d'un emprunt forcé pour financer l'état. Or en cette même année 1793, la grêle a détruit une bonne part des récoltes et, dès novembre, les provisions de l'hiver sont quasiment épuisées. De sorte que, sollicité pour fournir des grains à l'état, Soulan lui en demande…

Bien qu'il ait été accueilli favorablement à sa création, c'est l'Empire Napoléonien qui va créer le plus de difficultés aux habitants de la vallée :

  • Ensuite, parce que la guerre d'Espagne de Napoléon en 1808 débouche sur une série d'exactions des troupes françaises à l'encontre de la population de Catalogne. En retour, cette dernière s'en prend à tout ce qui est d'origine française, et en particulier aux colporteurs. En quelques mois de 1808, ce sont des familles entières de trafiquants soulanais qui sont détruites par la mort de tous leurs garçons, partis ensemble commercer en Espagne : c'est par exemple le cas de la famille Sans Mauret, du hameau de Picarets. En plus de ces morts, les guerres napoléoniennes ont pour effet à long terme de fermer la frontière pyrénéenne vers la Catalogne, privant du même coup les habitants des vallées d'une part indispensable de leurs revenus. Ultime source de tracas, des brigands profitent des troubles pour détrousser voyageurs et colporteurs de part et d'autre de la frontière.
  • Enfin – mais l'Empereur n'y est pour rien – l'année 1812 est mauvaise pour les agriculteurs : la disette s'installe. La préfecture met en place un système de distribution de soupes gratuites dans le département : 16 000 portions sont distribuées chaque jour, dont 1000 dans le canton de Massat.


 

 Deux photos des Picarets 
petit hameau perché de la commune d'Aleu, en haut de la montagne de Fontale et de Galas. Le chemin que l'on voit sur la photo de droite est celui de Fontale à Cominac.

La conjugaison de tous ces facteurs pousse, pour la première fois depuis les guerres de religion, une partie de la population à partir. La courbe démographique des deux communes subit un net fléchissement entre 1806 et 1820 : plus de 170 âmes en moins sur Soulan, près de 140 sur Aleu. Or le taux de natalité n'a pas faibli depuis 1750 : c'est bien l'exil qui fait décroître – très provisoirement – la population.

 [haut de page] [améliorations] [démographie] [Révolution et Empire] [Guerre des Demoiselles] 

 La Guerre des Demoiselles

L'accroissement de la population s'accompagne d'un défrichage intensif des dernières forêts, ce qui fait revenir au premier plan l'éternelle question du droit forestier. La menace de voir se tarir les ressources de bois (qui sert de combustible à la métallurgie du fer, une des rares grandes industries du département) amène maladroitement l'administration à interdire brutalement le déboisement en 1827 et à limiter le nombre de bêtes autorisées à pacager dans les bois où elles détruisent les jeunes pousses. Les infractions à ce nouveau code forestier sont punies d'amendes, lourdes pour les ménages acculés à la survie ; ces amendes entraînent des troubles graves allant jusqu'à la révolte armée.

D'abord destinés à faire fuir les forestiers des aciéries, des chahuts sont organisés par des groupes de paysans barbouillés de suie et cachant leurs vêtements sous des chemises (d'où leur surnom de « demoiselles ») ; puis, après la révolution de 1830, les gardes champêtres, les propriétaires et les charbonniers sont pris à partie, obligeant la troupe à intervenir. On compte jusqu'à quinze cents « demoiselles » dans le Massatois, organisés en bandes commandées par un chef qui en sonne le rassemblement. La grande majorité des villageois se range du côté des révoltés.


Bois de chauffe, bois de charpente, bois de menuiserie, bois des planchers et des volets, bois des clôtures et des manches d'outil : toute atteinte à la liberté d'user des forêts est vécue comme intolérable.

Bien qu'elle perde de sa virulence dès la fin de 1830 grâce à des assouplissements tolérés par la préfecture, cette période dite de la « guerre des demoiselles » ne s'éteint qu'en 1872, faute de combattants : à cette époque, l'exode a déjà tellement vidé les villages que les forêts recommencent à ré-envahir les terres, et la sidérurgie montagnarde a disparu, victime de la concurrence importée par les nouvelles voies de communication et par l'épuisement des meilleures mines. La « guerre des demoiselles », parfois brandie avec l'affaire des inventaires de 1906 et d'autres rebuffades historiques devant l'impôt ou la magistrature comme symbole de l'indépendance ariégeoise face au pouvoir central, n'a fait que deux morts en quarante ans : ultime réflexe de survie d'un monde rural en route vers sa disparition.

 

 Le Castet d'Aleu vers 1920, vu depuis la route qui longe l'Arac. Le facteur prend la pose. Juste derrière lui, la bâtisse avec un auvent est l'épicerie Rogalle. À droite de l'auvent et de l'étroite ruelle, derrière les carrioles : la boulangerie de Pierre Sentenac Cardillou, qui a assuré seul l'approvisionnement en pain des deux communes pendant la guerre de 1914-18.

Détail amusant, la légende précise : « Les Pyrénées Ariégeoises : 365 - Soulan - Route de St-Girons à Massat »
Bien que les communes aient été créées en 1790, Le Castet est toujours considéré par le photographe comme faisant partie du pays de Soulan.

© Christophe Chazot 2003.
Revenir à la page précédente : top02_yellow.gif