Première lettre
relatant
le voyage de M. de Froidour en Couserans en 1667

 

Castillon, le 1er septembre 1667.

[La début de la lettre, ne concernant pas le Couserans, n’a pas été reproduit]

Je poursuivis mon chemin par des routes d’autant plus fâcheuses que je m’approchais davantage du Couserans, et j’arrivai bien mouillé à Saint-Lizier. Cette ville est bâtie sur un coteau de montagne, exposé à peu près au midi et qui règne le long de la rivière du Salat, pleine de rochers. Quoiqu’elle soit petite, il y a néanmoins cité, ville et faubourg ; c’est le lieu où est le siège épiscopal de Couserans, quoiqu’elle ne soit pas dans le pays que l’on appelle le Couserans, mais seulement sur les confins. La cité est au lieu le plus éminent, qui est de fort petite étendue ; le logis de l’évêque, assez étroit, en occupe la plus grande partie. On descend ensuite dans la ville ; et de descente en descente, jusqu’au faubourg, à l’extrémité duquel il y a un pont de pierre fort étroit, par lequel on passe du côté du Castillonnais et de la Baronnie d’Aspet. La rivière, qui passe dessous, étant resserrée par une infinité de rochers, y fait avec mille cascades un si grand bruit qu’on ne s’y entend point parler. Il y a deux églises fort anciennes l’une dédiée à Notre-Dame, qui est celle de la cité et qui n’est qu’un misérable trou ; l’autre, celle de la ville, est assez bien bâtie, mais fort obscure ; elle est dédiée à saint Lizier, l’un des anciens évêques, dont le corps y est tout entier, et l’on prétend qu’il fait quantité de miracles. Je ne doute pas et ne veux pas douter qu’il n’en puisse faire, mais m’étant informé de ceux qu’on prétendait y avoir été faits, il me souvient que l’on ne m’en pût dire aucun. Il y a, joignant cette église, un petit cloître, au milieu duquel est une ancienne chapelle, qui demeure à présent inutile. On me mena voir à côté de ce cloître une chapelle que l’on me dit être une merveille, et cependant je n’y vis qu’une représentation fort mal faite de Notre-Dame-de-Pitié.

Ci-devant, le chapitre était partagé ; il y avait en chacune des deux églises six chanoines et douze prébendiers, mais l’évêque d’à présent qui est frère du président Marmiesse de Toulouse, voyant qu’en l’une et l’autre de ces églises le service se faisait fort mal, a réuni tout le corps du chapitre pour faire les services en l’église de Notre-Dame ; et il y a seulement en l’église de la ville aussi bien qu’en celle de la cité un vicaire perpétuel pour l’administration des sacrements, le chapitre ayant les cures.

Le jour que j’arrivai [26 août 1667] était la veille de Saint-Lizier, fête du lieu, à laquelle l’évêque se préparait pour prêcher et pour recevoir grande compagnie par surcroît de celle qu’il avait déjà. Je descendis chez lui où il me reçut le plus honnêtement du monde. Il fit tout ce qu’il put pour m’y arrêter, mais je m’en excusai. Il m’invita aussi à dîner pour la fête du lendemain et je m’en dispensai, lui disant que ce jour-là il serait à tout le monde et que je voulais le voir un jour qu’il serait à lui.

Je remontai incontinent à cheval et je descendis à Saint-Girons, qui n’est qu’à un bon quart de lieue en remontant la rivière du Salat.

Il me semble, mon cher compère, que je ne satisferais pas pleinement votre curiosité, si je ne vous disais quelque chose de plus particulier de ces contrées, que j’ai vues ; depuis qu’une fois nous avons passé la rivière de Garonne et monté la montagne qui lui sert de bord et de rive, nous avons, pendant deux lieues ou environ, traversé un pays fort ingrat, sans vins, sans fruits et sans blés, jusqu’à Sainte-Croix où commencent les montagnes, après quoi, jusqu’à Saint-Girons où nous avons trouvé le pays tellement bossu que l’on ne fait autre chose que monter et descendre ; là les bonnes terres commencent à finir. Le pays est fort couvert et abonde en bois de particuliers et en pâturages. Les habitants se ménagent, par tous les endroits qu’ils peuvent, des prairies pour la nourriture de leurs bestiaux, en quoi consiste leur principale richesse. On ne voit plus de vignes à l’ordinaire, mais beaucoup de vignes en hautains. Je ne sais pas si vous connaissez cette sorte de vignes ; mais, pour vous la dépeindre, il faut que je vous dise que, dans toutes ces contrées où le pays est froid à cause de la proximité des hautes montagnes et que les neiges y demeurent fort longtemps sans se fondre, le raisin des vignes ordinaires, qui sont basses, ne pouvant pas y venir en maturité, on plante des sauvageons d’épine blanche, d’érable, et autres telles espèces de bois, aux pieds desquels on met un cep de vigne, lequel s’élevant embrasse l’arbre et répand ses rameaux sur les branches. Ces sortes de vignes sont très tardives et rendent du vin en abondance, mais fort vert, parce que le froid revient dans ces contrées aussi tôt qu’il y est demeuré tard. Au reste, il y a des villages où ces sortes de vignes font le plus agréable pays du monde, les arbres y étant plantées en allées, et la plus grande partie des chemins, qui sont entre deux haies, étant de cette sorte. C’est l’unique beauté et l’unique agrément de ces contrées.

Pour revenir à Saint-Girons, c’est une petite ville qui passe pourtant pour grande en ce pays, assise dans une petite plaine fort agréable au pied des hautes montagnes du Couserans et du Castillonnais, sur la rivière du Salat qui passe au milieu ; il y a communication d’une partie de la ville à l’autre, par un pont de pierre. Dans la partie de la ville qui est en deçà de la rivière et qui est beaucoup plus considérable que l’autre, sont les deux paroisses de Saint-Girons et de Saint-Vallier, un couvent de Dominicains et un de Capucins ; tous ces lieux, aussi que les deux halles et les autres bâtiments de la ville, sont fort chétifs. Comme les pierres y sont à bon marché, l’on cesse d’y voir des torchis, de même qu’à Saint-Lizier, les bâtiments étant de pierre, du moins les deux pignons et les murs jusques au premier étage, et ce qui est au dessus est de bois. Dans l’autre partie de la ville, qui est la moindre, est le château du seigneur de Saint-Girons. C’est un seul corps de logis, assez large, avec quatre pavillons carrés bâtis de pierre du pays sans aucun ornement. Il est couvert de tuiles comme les autres bâtiments du pays et fort mal en ordre, même sans vitres, ce qui m’a paru fort étrange, vu que la dame du lieu fait fort la grande dame et se fait porter la queue jusque dans la maison.

Il y a proche la ville de beaux moulins et notamment un à papier. Je ne sais pas si vous savez comment se fait le papier ; pour moi qui n’en avais jamais vu faire et qui n’en savais pas la façon, j’ai eu grand plaisir à voir la manière dont il se fait ; c’est un secret qui m’a paru admirable, duquel néanmoins je ne vous dirai rien ici, parce qu’il est trop vulgaire. Il y avait auprès de cette partie de la ville une maison de religieux de l’ordre de Saint-Antoine, mais leur revenu étant trop faible, ils ont abandonné le lieu.

Le XXVIIe du mois, je passai la journée en cette ville pour y dresser les procès-verbaux des visitations que j’avais faites des forêts, dont je vous ai parlé ci-dessus ; mais comme cela n’était pas suffisant pour m’occuper toute la journée, je profitai de l’occasion d’une visite que me rendit un nommé Lafaye, procureur du Roi au Comté de Comminges, qui faisait sa résidence ordinaire en cette ville, pour m’instruire de tout ce qui était du pays du Couserans. Et j’appris que c’est un petit pays qui porte le titre de vicomté, situé à l’extrémité du Royaume, limitrophe d’Espagne du côté de la Catalogne, de laquelle il est séparé par les monts Pyrénées, ayant d’un côté le pays de Foix, de l’autre le Castillonnais, et, au bout du côté de la France, la chatellenie de Salies, l’une des dépendances du comté de Comminges. Ce pays est fort étroit et de très difficile traverse à cause des hautes montagnes, dont il est plein et environné de toutes parts, de sorte qu’au moment où on y est entré on monte incessamment de montagnes en montagnes, comme de degrés en degrés, pour aller à l’extrémité des monts Pyrénées. Il était autrefois possédé par un seul seigneur qui prétendait faire le souverain, et qui, dans tous les actes et contrats qu’il faisait, prenait la qualité de vicomte de Couserans par la grâce de Dieu, ainsi que faisaient les comtes de Comminges et d’Armagnac, comme je vous ai remarqué ci-dessus ; mais à présent cette contrée est partagée entre divers particuliers. Ils prennent tous, m’a-t-on dit, la qualité de vicomte de Couserans ; mais celui que vous connaissez les ayant mis en procès au Parlement de Toulouse pour raison de cette qualité, il a été dit que chacun des seigneurs particuliers qui ont des seigneuries dans l’étendue de ce pays, prendraient la qualité de vicomte des lieux qui lui appartiendraient, et que celui que vous connaissez prendrait seul la qualité de vicomte de Couserans, comme étant seigneur du lieu de Lacourt, ainsi appelé parce que les anciens vicomtes avaient coutume d’y tenir leur cour.

J’appris de plus que ce vicomté consistait en une ville et en dix-neuf tant villages que hameaux, et que la seule ville est celle de Saint-Girons qui appartient au vicomte de Saint-Girons. Il y a deux villages considérables, dont l’un est Massat qui appartient au marquis de Rabat, l’autre Oust qui appartient au vicomte de Couserans qui y possède aussi les lieux d’Encourtiech, Eycheil, Lacourt, Vic, Rogale, Sentenac, Soueix et Saint-Sernin, qui sont de petits hameaux ou villages. Le sieur de Clermont d’Ornille y en possède quatre petits, Erp, Aleu, Régule et Soulan ; le vicomte d’Ercé, deux, Aulus et Ercé ; le vicomte de Bruniquel, deux, Riverenert et Boussenac ; le sieur de Pointis, un appelé Ustou, et le sieur d’Alos un autre, qui est Alos. Mais j’ai su depuis que, par l’arrêt en question, non seulement il était défendu à tous ces seigneurs particuliers de prendre la qualité de vicomte de Couserans, mais même celle de vicomte des lieux qu’ils possèdent, sous peine de dix mille livres d’amende, et que cette qualité est attribuée au seul vicomte de Couserans pour deux raisons la première, parce que lui seul y possède autant de terres que tous les autres ensemble, et la seconde, parce qu’il a justifié qu’il avait succédé à l’héritière de Couserans, et que les autres ne possédaient leurs terres qu’à cause des démembrements, qui ont été faits du vicomté par succession de temps.

J’appris enfin qu’il y avait quantité de forêts dans le Couserans, mais qu’elles appartenaient toutes aux seigneurs de chacun lieu, lesquels dans l’étendue de leurs seigneuries ont toutes justices haute, moyenne et basse, sans que le Roi y ait d’autres droits que celui de la souveraineté, et que les habitants de chacun lieu y ont droit d’usage, y ayant été maintenus par arrêt du Parlement de Toulouse contradictoirement rendu le 9 février 1621. Ainsi tout ce que j’avais à y faire était de visiter les bois des lieux de Seix, qui est un village considérable du gouvernement de Languedoc et de la judicature de Rieux, assis à l’extrémité du Couserans, dont le Roi était seigneur conjointement avec le vicomte de Couserans.

Après que je me fus instruit de toutes ces choses, je fus bien aise de savoir aussi quelque chose des mœurs des gens de ce pays ; tout ce que je vis de monde me dit unanimement que jusqu’à présent les gentilshommes et le peuple, non seulement de cette contrée, mais aussi de toutes les montagnes, sont fort difficiles à gouverner, qu’ils n’avaient reconnu ni l’autorité de la justice et du Parlement, ni celle des intendants, ni des gouverneurs de la province, et que celle du Roi y avait été la plus méprisée ; que les tailles ne s’y payaient point, ni toutes sortes de deniers que le Roi a accoutumé d’imposer dans toutes les autres contrées de la province que si quelqu’un était assez hardi pour entreprendre d’en faire la remontrance, l’on ne faisait aucune difficulté de l’assassiner qu’il n’y avait rien de plus commun que le meurtre ; que les gentilshommes particulièrement, qui par leurs assemblées journalières s’étaient mis en crédit, exerçaient toutes sortes de cruautés et de tyrannies, de manière que les personnes des prêtres et des évêques même n’y étaient point en assurance. J’ai su de la bouche de M. l’évêque de Couserans qu’ayant à différentes fois reçu chez lui quelques personnes de la part du Roi ou quelques commissaires députés du Parlement qui venaient pour informer de quelques assassinats, des gentilshommes du pays ont eu l’insolence d’aller jusques dans sa maison épiscopale lui dire qu’il les obligeât à se retirer ou qu’on leur ferait insulte chez lui-même.

J’ai su d’ailleurs deux ou trois particularités qu’il est bon que je vous dise pour la rareté du fait. La première est que les habitants du lieu de Massat, qui est un village très considérable, ayant reçu quelques mécontentements du feu vicomte de Rabat, leur seigneur, qui passait pour des plus marquants et des plus autorisés du pays, rasèrent sa maison seigneuriale de fond en comble, et pendant dix ans jouirent de tous son bien, sans que jamais personne de sa part ait paru pour en faire quelque recette, qu’il n’ait été assassiné ou contraint à fuir après avoir été bien battu. Ce différend ne s’est terminé qu’après la mort de ce vicomte à l’instante prière du marquis son fils, dont je vous ai tant parlé, qui a porté les choses à un accommodement, auquel il a été obligé de se soumettre pour rentrer en jouissance de son bien.

Une autre est que le Roi ayant disposé d’une chanoinie de Saint-Lizier en faveur d’un neveu de feu M. de Marca, un des gentilshommes du pays y prétendit quelques droits. Sur les différends qu’il y eut entre les deux parties, l’affaire fut portée au Parlement de Toulouse et au Conseil d’État, et jugée en faveur de celui qui avait la nomination du Roi ; mais il lui a été absolument impossible de pouvoir se mettre en possession de son bénéfice. Le Parlement ayant, à deux différentes fois, député des commissaires de la Cour pour se transporter sur les lieux à cet effet, un frère de celui qui avait été débouté eut l’insolence à chaque fois d’aller arracher des mains du commissaire la commission qu’il avait, et crut lui faire grande grâce de ne le point assassiner ; par ce moyen il a maintenu son frère dans le bénéfice, le véritable titulaire ayant, après la mort de son oncle, abandonné la poursuite de cette affaire.

Mais en voici une troisième qui n’est pas moins gaillarde. Un gentilhomme du Castillonnais ayant frappé le juge de Castillon dans un différend qu’il eut avec lui au sujet de quelque députation, et le juge ayant obtenu quelque condamnation contre lui par contumace, la Cour députa le sieur Junius, que vous connaissez, pour aller remettre ce juge en possession de son office que ce gentilhomme l’avait obligé d’abandonner. Ce gentilhomme en ayant eu avis fit une assemblée de vingt-huit autres gentilshommes et de leurs valets au nombre de cinquante-quatre ou cinquante-cinq personnes ; ils attendirent Junius et sa troupe au passage, en sa présence massacrèrent le juge de cent coups de pistolet et d’épée et renvoyèrent ensuite Junius, lui disant que ce n’était point à lui qu’on en voulait.

Voilà, mon cher compère, comment on se gouvernait en ce pays mais M. Pellot, depuis trois ou quatre ans, a mis les choses sur un autre pied ; tout est dans l’ordre et tout le monde est aussi souple que dans les pays les mieux policés de la plaine. Ce qui a donné lieu à cela est que les gens ne pouvant s’accoutumer à payer leurs tailles, M. Pellot fut obligé d’y envoyer les porteurs de contraintes qu’ils assassinèrent au Pas de Rispes Hautes ; c’est le passage du Couserans duquel je vous parlerai dans la suite. Le ministre fit venir M. Pellot à Saint-Girons avec une troupe de gens d’armes assez forts pour pouvoir en tirer raison, et il n’y fût pas plutôt arrivé qu’il y manda les consuls des lieux, dont les habitants étaient soupçonnés d’avoir fait le crime ; mais pas un n’ayant osé y venir, il leur fit courir sus, fit prendre sept à huit paysans qu’il envoya aux galères, fit raser les maisons des consuls, arrêta prisonniers trois ou quatre gentilshommes, et établit une garnison au château de Lacourt. Depuis ce temps-là tout y est calme ; tout ce peuple, et la noblesse particulièrement, qui était la plus indocile, la plus turbulente et la plus audacieuse du Royaume, est dans une soumission à laquelle il n’y a rien à désirer. Je puis vous en dire des nouvelles, ayant vu à ma suite quelques-uns de ces gentilshommes, qui sont présentement doux comme des agneaux.

Ce jour même, un nommé Pira, qui commande la garnison de Lacourt, me rendit visite, et m’ayant fait un grand détail de toutes les choses que je viens de vous remarquer, il me dit que dans le Couserans je n’avais que le bois de Seix à visiter et qu’il voulait m’y accompagner, si bien, que le XXVIIIe jour [28 août 1667], je partis de Saint-Girons avec lui et ma compagnie ordinaire, et fus à Seix ; mais il faut que je vous raconte ce que je vis en chemin.

La première chose qui s’offrit à notre vue fut une petite chapelle à deux cents pas de la ville, auprès de laquelle il y a un grand trou pratiqué naturellement dans le roc ; l’ouverture en est fort grande, telle qu’un homme à cheval peut y entrer, mais elle se rétrécit petit à petit jusqu’à la grandeur de la forme d’un chapeau, et il en sort une fort belle source, dont l’eau tombe dans la rivière du Salat à dix pas de la grande ouverture.

Environ cinq cents pas plus haut, remontant le Salat, nous trouvâmes, au travers des roches sur lesquelles nous marchions, un petit filet d’eau qu’on nous fit remarquer, nous disant que cela s’appelait la fontaine de Saint-Jean qui était miraculeuse ; qu’ordinairement elle n’était pas plus grande ni plus abondante que nous le voyons ; mais que deux fois l’an, aux veilles des fêtes de Saint-Jean, elle croissait considérablement jusqu’à onze heures ou midi et revenait insensiblement à son premier état avant la fin du jour ; que, dans le temps qu’elle était abondante, les personnes affligées de maux corporels y allaient se baigner et que, par l’intercession de ce grand saint, qui est le patron de la paroisse d’Eycheil où les malades allaient faire leurs dévotions, ils obtenaient guérison de leurs maux. Cela est vulgaire et cru comme un article de foi dans le pays, et personne néanmoins n’a pu nier dire l’avoir vu ; je vous dirai de plus qu’on m’avait assuré que le lendemain, qui était la veille d’une fête de Saint-Jean qu’on célébrait en cette paroisse, j’en ferais l’épreuve moi-même ; mais en vérité, je n’en ai rien vu, ni personne de ma compagnie, et nous n’en avons aussi rien voulu croire.

A un demi-quart de lieue au-dessus, à main droite du Salat, est le village d’Eycheil ; c’est en cet endroit où la plaine se rétrécit si fort que, remontant cette rivière jusqu’à sa source, à peine y a-t-il place pour faire un chemin pour le passage d’un homme à cheval. Dans les lieux où il y a quelque petit élargissement de quelque vallon, c’est en cet endroit où les villages, qui composent la vicomté, sont assis.

Suivant donc le chemin de Saint-Girons, laissant la rivière du Salat à main droite, on trouve celle de Nert qui descend d’une vallée fort serrée. Sur le coteau de la montagne est assis le village de Riverenert, d’où ce ruisseau prend son nom. Rapprochant du Salat, l’on voit sur une éminence un reste de château appelé la tour de Marmande, et au-dessus est le village de Lacourt divisé en deux parties par la rivière, sur laquelle il y a un pont de bois servant de communication, la paroisse, et presque tout le village, e d’un côté, et le château avec quelques chaumières, de l’autre. Le château est un méchant corps de logis fort mal pris, mal bâti et en mauvais ordre, assis sur un tertre assez élevé, où à présent pour la réduction du pays on a installé la garnison, dont je vous ai parlé. Au-dessus du village, il y a une petite vallée où descend un petit ruisseau qui fait tourner quelques moulins.

De ce lieu il y a deux chemins, dont l’un est sur la gauche le long de la rivière, lequel conduit à Soulan et à Massat ; ce n’est qu’un petit sentier qui monte fort haut sur le côté de la montagne où à peine il y a de quoi passer un homme à pied ; quoi qu’il soit difficile et très périlleux, c’est néanmoins l’unique chemin par lequel on entre dans la vallée de Massat et par lequel se distribuent toutes les denrées qu’on y porte et le fer qui s’y vend. L’autre chemin est à droite et conduit dans la vallée d’Oust et de Seix et ensuite aux ports d’Espagne.

Ce chemin n’est pas à beaucoup près si difficile ni si périlleux que celui de Massat ; il y a néanmoins quelques mauvais endroits, notamment celui appelé des Rispes Hautes dont je vous parlerai ci-après.

Nous avons pris ce chemin comme celui qui nous conduirait à Seix où nous avions projeté d’aller ; à quatre ou cinq cents pas au-dessus de Lacourt, nous avons trouvé un petit ruisseau descendant d’une vallée fort étroite, en laquelle est assis le village d’Alos, qui ne se voit point, parce qu’il est enfoncé dans la montagne.

A pareille distance, au-dessus nous avons trouvé ce pas des Rispes Hautes, qui est un petit sentier fort raide, taillé dans le roc, où l’on a peine à monter et à descendre, et où il y a quelque danger de passer à cause d’un précipice fort haut et plein de roches, au fond duquel est la rivière ; de plus il est dangereux, parce que, comme ce passage est unique et fort mauvais, lorsqu’il y a quelque méchant coup à faire dans le pays, on choisit ordinairement cet endroit, d’autant plutôt que ceux qu’on vient y attaquer sont éloignés de tout secours et qu’on peut se cacher sous un grand rocher, qui est à deux ou trois cents pas au-dessus, appelé Quercabanac.

Au reste, je puis vous dire que bien nous a pris que le bruit du passage de ma calèche ait été répandu jusques dans ce pays ; on y avait partout rétabli les chemins, et ce malheureux passage même avait été accommodé de manière que nous le passâmes facilement.

C’est à l’endroit de ce rocher de Quercabanac que la rivière de Massat se jette dans le Salat ; elle vient d’une vallée fort étroite, qui s’ouvre seulement à l’endroit où est assis le village de Soulan, et plus haut où est celui de Massat qui est un lieu considérable, où il y a cinq ou six mille communiants ; entre cette vallée et celle de Rivière sont assis trois hameaux appelés Erp, Aleu et Régule.

Poursuivant le chemin, environ deux à trois cents pas, toujours sur la droite du Salat, la vallée continence à s’élargir ; d’abord on trouve le village de Soueix, où il y a un pont sur la rivière et joignant lequel village est le château de Saint-Sernin.

A la portée de mousquet au-dessus de Saint-Sernin, il y a dans une île, qui s’est formée au milieu du Salat, un petit château appelé Roquemaurel, bâti à la manière ordinaire des châteaux de ce pays-ci. A la portée de pistolet au-dessus est assis le petit village de Vic ; et plus haut, la vallée s’élargissant davantage, est assis le village d’Oust, le plus considérable de la vicomté après celui de Massat. Il y a un château, qui est un corps de logis à quatre tours attachées aux quatre coins, le tout assis sur la droite du Salat à cinquante ou soixante pas au-dessus de la rivière d’Ercé, qui sort d’une vallée en laquelle sont situés les villages d’Ercé et d’Aulus.

Etant sur ce chemin, à l’endroit du lieu de Vic, nous avons découvert à droite et à gauche des montagnes extraordinairement hautes que nous n’avions pas aperçues jusqu’alors, parce que la vallée trop serrée, dans laquelle nous avions monté, nous en avait empêché. Nous vîmes aussi une montagne au-dessus d’Oust appelée le pic de Sans, et, au-dessus de Seix, un reste de tour et quelques ruines d’un château appelé Mirabat.

Passant plus devant et côtoyant toujours la rivière du Salat, nous arrivâmes à Seix, qui est un assez bon village dépendant du Languedoc et de la judicature de Rieux, tout à fait enclavé dans le Couserans, à l’extrémité de Royaume. Il est assis à la jonction du ruisseau de la vallée de Sentenac au Salat ; il y a deux ponts de pierre, l’un sur ce ruisseau pour communiquer d’une partie de ce village à l’autre, et l’autre sur le Salat qui donne communication du côté d’Oust et conduit au chemin, par lequel on gagne le port de Salau. La seigneurie de ce lieu appartient moitié au Roi et moitié au vicomte du Couserans, entre lesquels elle est en paréage. Il y a une tour carrée sans autre bâtiment, que l’on appelle le château du Roi ; il y a aussi un méchant bâtiment appelé le château du vicomte. C’est l’unique lieu du Couserans où le Roi ait des forêts, dans lesquelles les habitants du lieu ont droit d’usage. Comme, pour les visiter, je fus obligé de passer plus avant, parce que ces forêts et les vacants et pâturages qui en dépendent s’étendent jusqu’au port d’Espagne, je remontai le Salat jusqu’à l’endroit où il commence à prendre le nom de Salat, qui est à grand quart de lieue au-dessus de Seix, où se joignent trois ruisseaux, dont l’un est appelé la rivière d’Ustou, parce qu’elle descend de la vallée où le lieu d’Ustou est assis ; le second, qui est au milieu, est la rivière du Salat ainsi appelée, parce qu’elle coule dans la vallée où Salau est assis, et ce lieu est un hameau dépendant d’Ustou ; le troisième est la rivière de Betmajou, qui descend des Pyrénées entre deux grandes montagnes, sur lesquelles sont les bois du Roi. Laissant les deux premiers ruisseaux à main gauche et le château de Lagarde, qui est sur une pointe de montagne à la portée de canon de celui de Mirabat, j’ai suivi ce grand vallon jusqu’à deux métairies appelées Lastours, qui sont les dernières maisons de cette contrée, sur la frontière de Catalogne.

A propos de ce château de Lagarde et de celui de Mirabat, vous seriez étonné de voir les hauteurs sur lesquelles ils étaient bâtis, je vous dis : ils étaient, parce qu’à présent il n’y a plus que quelques restes de murs où à peine il y a de quoi nicher les hiboux ; mais ils étaient autrefois de grande considération. Comme il y en a plusieurs autres dans ce pays et dans toutes les autres frontières d’Espagne, qui étaient bâtis aux lieux les plus éminents, on m’a dit que, par tradition, l’on savait que, quand il arrivait quelque chose d’extraordinaire dans la contrée, ou si les ennemis y paraissaient, tout le pays en était averti au moyen de feux qu’on allumait dans ces châteaux pendant la nuit, et de la fumée qu’on y faisait pendant le jour, qui était le signal de ce qui se passait, afin que chacun eût à se tenir sur ses gardes ; c’est ce que vous aurez vu admirablement bien décrit dans l’Argeni de Barclay.

Mais, pour continuer mon discours, je vous dirai que le chemin, qu’il y’ a pour monter ces montagnes, étant très difficile pour les gens qui n’ont accoutumé que de marcher dans les plaines, je laissai une partie de mes gens à la jonction de ces trois ruisseaux et passai outre jusqu’à un petit pont au delà duquel les chevaux ne pouvaient aller qu’avec difficulté et qu’avec péril. Je mis pied à terre et marchai à pied toujours, montant accompagné seulement d’Ayède, de Morvan et d’un nommé Rieux, que nous avions pris à Montbrun pour nous guider. Le pauvre Ayède s’étant lassé, j’avançai avec les deux autres ; mais, à cause de l’extrême chaud qu’il faisait, j’avais quitté le justaucorps et les chausses pour marcher avec plus de facilité, n’ayant retenu qu’un petit pourpoint de toile et une marinière fort légère, je me trouvai dans un pays si froid, que, pour ne point tomber dans quelque pleurésie, je fus obligé de redescendre au plus vite pour regagner le vallon.

Dans ce temps même, je vis descendre de la montagne quantité de bestiaux de toutes sortes, et j’appris des paysans et des pasteurs et bergers qui les conduisaient, que toute cette quantité de bestiaux appartenait, partie aux habitants de Seix et partie aux habitants de plusieurs autres lieux du Couserans, lesquels ils avaient coutume, huit jours avant la Saint-Jean-Baptiste, d’envoyer pâturer sur les montagnes les plus hautes, que ceux du lieu de Seix qui avaient des montagnes très considérables et de grande étendue y retenaient leurs bestiaux, mais que les habitants des autres lieux faisaient passer les leurs jusqu’en Espagne, où ils prenaient des montagnes à ferme, et les y retenaient ordinairement jusqu’au quinzième septembre, que dans ces montagnes les pasteurs et bergers y demeuraient pendant cet espace de temps sans retourner, qu’ils avaient des petites cabanes dans lesquelles ils se retiraient pendant le nuit et durant le mauvais temps et où ils faisaient leurs fromages, et que ceux à qui les bestiaux appartenaient avaient soin de leur envoyer tous les huit jours quelque peu de pain fait de blé, de seigle, de millet, de sarrasin et même d’avoine. Je m’informai s’ils ne faisaient point de beurre, et ils me répondirent que non, mais qu’ils avaient coutume de confondre et mêler ensemble tout le lait de leurs bestiaux, tant vaches que chèvres et brebis, et en faisaient seulement des fromages, qu’ils partageaient ensuite entre eux, à proportion du nombre des bestiaux qu’ils avaient. Je leur demandai pour quel sujet ils retournaient si tôt, ils me dirent que c’était la publication de la guerre que les Espagnols avaient déclarée aux Français, qui en était cause, et que les frontaliers d’Espagne les avaient avertis de se retirer de crainte qu’on ne leur courût sus. J’appris même qu’à vingt pas de l’endroit où quelques-uns de ces bergers m’avaient rencontré, ils avaient trouvé un miquelet ; c’est ainsi qu’ils appellent les montagnards espagnols, qui sont ordinairement des coquins et des voleurs, armés d’épées et de dagues, de mousquetons et de trois ou quatre pistolets. Je ne fus pas malheureux de ne point tomber entre les mains de ces sortes de gens.

Je m’enquis d’où venait cette bonne foi des Espagnols de les avoir ainsi avertis de se retirer. Ils me répondirent que, telle guerre qu’il y ait eue entre la France et l’Espagne, comme les deux frontières sont en des pays fort ingrats, qui ne peuvent pas fournir aux habitants les choses nécessaires à la vie, de sorte qu’il leur serait impossible d’y subsister sans le commerce, il y a en de tout temps des traités appelés des permis fort étroitement gardés et observés, au moyen desquels les Français ont la liberté d’aller franchement et librement commercer de toutes sortes de marchandises, excepté seulement de celles de contrebande, sur la frontière d’Espagne, jusqu’à certains lieux désignés par les traités et accords faits entre les deux nations. Les Espagnols sont responsables par communauté de tous les dommages que les marchands français pourraient recevoir en leurs personnes, bestiaux et autres biens et marchandises, et réciproquement les Espagnols ont la même liberté aux frontières de France jusqu’en certains endroits ; c’est par ce commerce qu’une infinité de peuple, dans ces pays les plus mauvais du monde qui soient habités, trouve moyen de subsister.

Ils me dirent aussi que pour la communication du Couserans avec l’Espagne il y avait trois ports : celui d’Aula, au-dessus du lieu jusques auquel j’avais été, un autre qui est celui de Salau qui est le plus considérable, et le troisième celui de Martellat au-dessus d’Ustou ; et que le lieu de Saint-Girons est le grand marché du pays où se fait tout le commerce et la communication. Je m’informai encore de quelles sortes de marchandises on avait coutume de commercer. Ils me répondirent qu’on vendait aux Espagnols toutes sortes de grains, du vin, des mules, des bestiaux, des draps, des rubans et toute sorte de quincaillerie, et que les Espagnols débitaient quantité de laine et de sel, peu de safran et d’huile, dont le transport ne se fait qu’à charge de chevaux ou de mulets, mais avec beaucoup de difficultés, les ports étant pendant neuf mois de l’année couverts de neige, comme ils étaient déjà pour lors. Et de fait, on me fit voir le port de Salau qui était déjà tout blanchi. Je ne laissai pas de voir un homme du pays qui dans un panier, qu’il avait sur son dos, portait des prunes qu’il allait vendre en Espagne.

Je m’enquis enfin s’il n’y avait pas beaucoup de bêtes farouches dans ces montagnes, comment ils faisaient pour préserver leurs bestiaux et comment ils les nourrissaient lorsqu’ils les avaient tirés de la montagne ; ils me dirent qu’il y avait quantité de loups, de sangliers et d’ours, et même ils me firent voir quantité de millets et de blés sarrasins crûs sur les terres défrichées de ces montagnes, qui étaient entièrement mangés et gâtés. Ils me dirent que cela avait été fait par les ours, et que ces trois sortes de bêtes faisaient ordinairement la guerre à leurs biens et à leurs bestiaux, contre lesquelles ils se défendaient avec des chiens beaucoup plus grands et plus forts que ceux que vous avez pu voir jusqu’ici ; et afin que ces chiens puissent avec plus de sûreté attaquer ou se défendre de ces bêtes, ils leur mettent au col un collier garni de grands clous.

L’un de ces paysans à qui je parlais avait, trois jours auparavant, fait une action fort hardie contre un ours ; l’ayant trouvé par hasard qui mangeait son millet, il prit le bâton dont il se sert pour la conduite de ses bœufs, et il fut droit à l’ours, faisant grand bruit. Cet ours, effrayé du bruit, fut à l’arbre le plus prochain et monta dessus ; le paysan le poursuivit appelant ses voisins au secours ; l’ours voulant descendre, le paysan le piqua de la pointe de fer que vous savez qui est au bout de ces sortes de bâtons, et par ce moyen l’obligea à remonter au bout de l’arbre et l’empêcha de descendre jusqu’à ce que ses voisins, armés de fusils, vinrent à son secours et tuèrent l’ours sur l’arbre.

Ces paysans me dirent encore, qu’outre ces sortes d’animaux, il y avait des chevreuils et des isards. Je ne vous dis rien des chevreuils, parce que vous savez ce que c’est. Mais il faut que je vous dise que les isards sont ce que nous appelons en France chamois ; ce sont des animaux qui tiennent de la biche, de la chèvre et du chevreuil. Ils ont le poil de la biche, la grandeur des plus grands chevreuils, et la forme à peu près de la chèvre. Je vous en rapporterai une corne, que j’ai arrachée moi-même à la tête d’un de ces animaux qu’un paysan de Seix avait tué. Au reste c’est le plus vite et le plus dispos de tous les animaux. Il n’est rien de si rare que d’en avoir de vifs, parce qu’ils sont ordinairement dans les lieux les plus âpres, et qu’il n’y a point de chasseurs et de chiens qui puissent les suivre ni les atteindre. L’on m’a fait voir une fenêtre, de laquelle un petit isard, qui n’avait point encore la corne, avait sauté. C’était un petit animal qui avait été pris à la tanière sans la mère, lequel j’ai vu moi-même ; et en vérité la fenêtre était à quinze ou seize pieds de hauteur du rez-de-chaussée. Lorsqu’on en attrape, il faut les surprendre et les tuer à coups de fusil et quelquefois ils se tuent aussi eux-mêmes en deux manières, savoir lorsqu’ils ont mal pris leurs mesures pour sauter, étant un peu rigoureusement poursuivis, et lorsqu’ils se veulent gratter avec le pied de derrière, lequel en ce faisant, ils engagent assez souvent dans leurs cornes et se laissent ainsi tomber. Comme les lieux où ils se trouvent sont pleins de précipices, on en trouve quelquefois qui se tuent de cette manière. Ils me dirent encore qu’on voyait dans ces montagnes, mais fort rarement, des perdrix blanches, des merles blancs, et des corneilles à bec et à pieds rouges.

Pour ce qui est de leurs bestiaux, je vous ai dit la manière dont ils les tiennent dans leurs montagnes pendant l’été ; et ils me dirent que, pendant l’hiver, lorsque toute la terre était couverte de neige, ils les tenaient dans les granges et leur faisaient manger l’herbe qu’ils avaient recueillie pendant l’été dans les forêts et dans les prés. Pour ce qui est du printemps et de l’automne, aussitôt que la neige commençait un peu à fondre, ou jusqu’à ce qu’elle eût tout à fait couvert la terre, ils les mettaient en pâture dans les bois et dans les prairies, dont ils leur font manger les feuilles et l’herbe. Comme la plupart du temps ces bestiaux avalaient autant de terre et de neige que l’herbe, ils les réchauffaient et les purgeaient en leur donnant du sel à manger. A raison de cela, le sel est la marchandise dont les Espagnols font le plus grand débit chez eux ; le bon marché auquel on le leur vend, l’extrême nécessité qu’ils en ont, et la franchise et la liberté qu’ils ont eues de tout temps de commercer de ce sel, font que, dans ce pays et généralement par toutes les montagnes, il n’y a rien de plus odieux que le nom de gabelle. Si souples et si soumis que les peuples de ces contrées puissent être, depuis que M. Pellot les a réduits, je n’estime pas que jamais on puisse l’y établir, qu’il n’y ait une rebellion générale de tous les habitants.

Mais que penseriez-vous, mon cher compère, que soient les belles prairies et les granges de ce pays-là. Je vous ai dit quelle sorte de pays était le Couserans et, que tant que nous y avions marché, nous ne pouvions rien voir à droite ni à gauche que des montagnes si serrées que, le long des rivières à peine, il y avait un sentier pour le passage d’un homme ou d’un cheval, et qu’aux endroits où les vallons s’élargissaient un peu, c’était là où les villages étaient situés, mais si pressés que tout le terrain était occupé par les maisons. Cela est très vrai, et c’est une espèce de merveille de voir une quantité si considérable de monde en un si petit pays, où on ne fait aucune dépouille de vin et où on ne recueille pas la douze ou quinzième partie du blé qu’il faut pour la nourriture des habitants, et que cependant on y vit ainsi que dans les meilleures contrées. Le peu de terres qui sont en labour sont sur des montagnes, que les habitants ne peuvent point humecter avec les ruisseaux ou les eaux des fontaines ; et je ne pourrais jamais croire, si je ne l’avais vu, qu’il fût possible à des hommes de grimper en des lieux ou sur des rochers, où il y a quelque peu de terre que j’ai vue bien labourée, et où croissent les plus beaux millets et les plus beaux blés sarrasins que l’on puisse y voir. Les prairies sont de même sur des penchants de montagnes et sur des précipices, où vous ne pourriez jamais vous imaginer que les hommes pussent aller ; et pour cela, ils font les ménagements admirables de toutes les eaux, qui sont sur les montagnes les plus hautes, et qu’ils conduisent tout le long de ces précipices, les tournant et les détournant ainsi que bon leur semble, par des petits canaux qu’ils font, au moyen desquels arrosant incessamment ces lieux, qui naturellement seraient secs et arides, ils font de très agréables prairies. Comme les bois, dont toutes ces montagnes étaient ci-devant couvertes, sont de peu de valeur ou de peu de considération, lorsqu’un paysan a découvert quelque endroit dans lequel il peut commodément faire aller de l’eau, il ne se donne pas la peine de couper, mais d’abord il met le feu et brûle tout le bois du lieu dont il veut se servir, laboure ensuite cette terre échauffée et y fait deux ou trois dépouilles de grains ; après quoi il en fait des prés en la manière que je viens de vous dire, parce que, la richesse de ce pays consistant en bestiaux, il n’y a rien qui soit plus précieux et plus recherché que les prairies je vous laisse à juger sur cela du bel état auquel j’ai trouvé les forêts de ce pays.

Pour ce qui est des granges, ce sont de misérables chaumières, bâties à demi-côte ou sur la hauteur des montagnes qui ne sont point les plus hautes ; car rarement on tient les bestiaux en bas, pour la raison qu’il ne faudrait faire autre chose que de les faire monter et descendre, de plus parce qu’il faudrait y voiturer les foins, ce qu’il ne se pourrait sans frais et sans pertes ; pour cela, on les tient dans ces chaumières, qui sont divisées en deux espaces, dont l’une est la bergerie, mais fort étroite, et l’autre est la demeure des paysans qui, la plupart du temps, sont pêle-mêle avec les bestiaux. Le grenier sert à resserrer les foins ; la paille est fort rare, et, pour peu qu’il y en ait, elle sert de lit aux habitants. Les animaux n’ont d’autre litière que la fougère sèche qu’on leur donne aussi à manger dans les nécessités. Il n’y a dans ces maisons, et même dans la plus grande partie de celles qui sont dans la vallée, ni cheminées ni fenêtres, et, à la plus grande part, il y a double porte, et cela pour se défendre des neiges qui les accableraient, s’ils leur donnaient la moindre ouverture. Ces paysans sont quelquefois deux et trois mois sans sortir, demeurant enfermés dans ces tanières comme des renards. Vous serez bien étonné quand je vous dirai qu’ils sont quelquefois quatre ou cinq mois sans manger du pain, ne vivant que de lait qu’ils font bouillir avec un lieu de farine de millet et de blé sarrasin, sans même en ôter le son, et quelquefois avec des fèves. J’ai eu la curiosité de voir quelques-unes de ces granges et j’ai admiré comme ces pauvres gens y pouvaient subsister. On y sent la fumée d’une manière surprenante, et la fumée aussi y fait un tel effet que les murs et les planchers sont noirs et luisants beaucoup plus que l’ébène. Il n’y a point de vernis fait à plaisir qui puisse égaler celui-là, et pour vous le bien figurer, il faut que vous imaginiez du bois ou des pierres sur lesquelles on aurait pris plaisir à couler de la poix fondue.

Enfin, mon cher compère, après le bel entretien de ces paysans et après avoir vu leurs palais enchantés, je repris le chemin de Seix et repassai à un petit hameau que j’avais déjà vu, et je m’y arrêtai pour voir un moulin à scie. C’est le premier que j’avais vu jusqu’alors, et l’invention en est très belle ; mais comme cela est commun, la chose ne mérite pas que je vous en fasse aucune description. Passant plus outre, j’aperçus de loin plusieurs de ces paysans, avec lesquels je m’étais entretenu, qui n’ayant que de gros sabots semblables à ceux que vous avez vus aux paysans de ces provinces, couraient sur ces montagnes avec la même facilité que nous faisons dans la plaine ; comme je témoignais quelque étonnement pour cela, on me dit bien plus que l’on allait à la chasse sur ces montagnes, et que les chasseurs y allaient souvent à cheval. Mais c’est l’habitude qui rend tout facile, et depuis que j’ai vu que les chevaux pâturaient dans tous ces lieux et qu’ils allaient partout où les chèvres peuvent aller, je ne suis plus émerveillé que les hommes les montassent et s’en servissent pour aller partout.

Lorsque je fus retourné à Seix, ce fut la peine de trouver un hôte et à souper. Les consuls vinrent me trouver avec leurs livrées consulaires, et le curé du lieu à leur tête, qui me porta la parole pour eux. Comme le cabaret où nous étions descendus était fort mauvais, et qu’il n’y avait qu’une seule chambre qui servait aussi de cuisine, je leur dis de faire de sorte que je trouvasse un lit pour moi et un autre pour Paneboeuf et Ayède. C’est une chose plaisante et bien remarquable que je me sois fait chercher un lit ; mais, mon cher ami, je ne puis vous taire la mauvaise aventure qui m’arriva et à toute ma troupe. Je pris une chambre que m’offrit un gentilhomme du diocèse de Rieux, qui a une espèce de château dans ce malheureux lieu, dans lequel il y avait deux lits. J’en pris un, et l’autre fut pour Marrau et Bertrand, que je suis obligé d’avoir auprès de moi pour me secourir pendant la nuit. Comme j’étais fort fatigué, je n’eus pas plus tôt la tête sur le chevet que je m’endormis et fis un somme de trois quarts d’heure ou environ, après lequel m’étant éveillé un peu en chaleur, je sentis que de tous côtés quelque chose me piquait, si bien que je croyais que m’étant extraordinairement échauffé le sang, la chair me démangeait. Je fus en telle inquiétude de me gratter tantôt d’un côté, tant d’un autre, que je ne dormis pas un moment de tout le reste de la nuit, et comptai toutes les heures, si bien que le lendemain matin voyant mes gens qui se levaient, je leur dis de ne point faire de bruit, parce que je voulais voir si, le matin, je pourrais reposer. Mes gens, qui avaient souffert la même incommodité que moi, me dirent que je me portais mieux que je ne croyais, que tout le mal que j’avais souffert était des morsures de puces, et que pour eux ils n’avaient dormi non plus que moi et qu’ils avaient été mangés tonte la nuit. Je me fis en nième temps donner de la chandelle, et regardant mon pauvre corps, je le trouvai réduit en l’état de ceux qui ont eu la petite vérole, n’y ayant place sur moi qui ne fut marquée de la morsure de cette vermine, dont je vis le lit tout plein. J’en sortis au plus vite et à peine étais-je habillé que je vis entrer Paneboeuf et Ayède qui, en pestant contre le maudit lieu de Seix et contre les poux, puces et punaises, me dirent qu’ils en avaient été maltraités encore beaucoup plus que nous ; leurs visages en étaient tous marqués, et ils en avaient leurs têtes et leurs habits bien garnis. Nous fîmes résolution de partir en diligence et nous nous mimes en devoir de cela ; mais Pira, lieutenant de la garnison de Lacourt qui m’avait accompagné, comme je vous ai dit ci-dessus, reçut un billet d’un gentilhomme nommé de la Facio qui lui demandait qu’il le priait de l’attendre à Seix pour affaire importante, dont il avait à lui parler. Cela nous arrêta quelque temps, pendant lequel je fis apprêter un fort mauvais déjeuner ; ce gentilhomme arriva et mangea avec nous. J’eus bientôt reconnu que c’était un envoyé du marquis de Rabat, qui n’ayant pas voulu me parler d’abord ni me dire qu’il me fût envoyé exprès, s’adressa à Pira et lui dit de me mettre, sans faire semblant de rien, sur le chapitre des bois de Mauvezin, pour m’obliger à me découvrir, mais j’eus bonne bouche ; obligeant enfin ce gentilhomme à parler français, il me dit avec naïveté le sujet de sa venue et que j’obligerais le marquis de Rabat si je pouvais faire en sorte qu’il pût vendre ses bois au Roi. Je lui dis que je n’avais nulle charge ni pouvais en faire l’achat ; de plus, et comme M. de Rabat m’avait fait connaître, lorsque nous nous étions vus à Montbrun, qu’il n'avait pas grande envie d’avoir affaire au Roi, je n’avais plus pensé à cela ; mais que, commue M. Colbert m’avait envoyé le procès-verbal du sieur de Seuil pour repasser dessus, ainsi que je l’avais fait voir à M. de Rabat, puisque tout de bon il me faisait connaître qu’il avait dessein de vendre, je m’employerais de bon cœur pour son service, que j’étais homme qui me conduisais avec beaucoup de franchise et de sincérité, qu’il pouvait me dire de bonne foi ce qu’il avait essayé d’avoir de ces bois, que je les ferais visiter ou les visiterais moi-même, et qu’ensuite j’en écrirais de si bonne encre que, pour peu l’on eût besoin de bois pour la construction des vaisseaux, je l’assurai que, préférablement à tous autres, ses bois seraient achetés. Il me fit réponse que le marquis m’était fort obligé et qu’au plus tôt j’aurais de ses nouvelles.

Nous, montâmes à cheval incontinent après et prîmes le chemin de Saint-Girons, où quatre ou cinq gentilshommes du pays vinrent me reconduire. J’appris à mon arrivée que l’évêque de Couserans était venu pour me rendre visite ; le lendemain matin, qui était le trentième du mois, il y retourna avec grande compagnie de prêtres, avec le sieur de Comère son neveu, fils d’une sienne sœur, et m’obligea d’aller dîner chez lui. Ce prélat est un très honnête homme, doux, affable, et civil en dernier point. Il est bien avec son chapitre et l’a réduit à tel point qu’il a voulu, par la voie de la douceur et par le bon exemple, car sa probité n’est pas la moindre de ses bonnes parties. Il s’est mis au-dessus de la noblesse, et la tient en bride aussi bien que le peuple, que je vous ai dépeint fort fâcheux à gouverner, par les étroites liaisons qu’il a avec M. Pellot et avec la garnison qui est à Lacourt. Il est en paix avec ses diocésains et notamment avec les habitants de la ville épiscopale, desquels il a obtenu des choses que nul autre avant lui n’avait pu obtenir. En un mot je fus satisfait de lui au delà de ce que je puis vous exprimer. Il me régala parfaitement bien et en très bonne et très belle compagnie ; il me donna tous les honneurs de la table et me plaça entre deux de ses nièces, jeunes et, sans contredit, des plus jolies femmes de Toulouse. L’une est Madame de Comère, qui a épousé son neveu ; c’est une grande et grosse dondon, blanche comme de la neige et de la meilleure humeur du monde. L’autre est Madame de Saint-Laurens, qui est fille de sa sœur ; c’est une brune qui est d’une taille médiocre, mais bien prise, et qui est très jolie de visage, de corps et d’esprit. J’ai mandé à ma femme, qui a été visitée d’elles, de leur rendre visite, de faire et entretenir connaissance et amitié particulière avec elles. Leurs maris sont de fort honnêtes gens, et nous ferions un bon coup de partie si nous pouvions établir société avec eux.

En vérité, mon cher ami, j’eus bien de la peine à me résoudre à quitter une compagnie si charmante, mais elle me fut enlevée par une demoiselle campagnarde de qualité. C’était Mademoiselle de Saint-Girons, une vieille fille, sèche et maigre, qui a une bouche large d’un pied et un nez aquilin aussi long ; elle s’était fait un visage de crête de coq avec du rouge d’Espagne, et s’était enfariné la tête avec un peu d’amidon et orné le front d’un paresseuse de douze cheveux roussis et moisis. Elle était accompagnée de deux douzaines de jeunes filles du lieu fort laides, taciturnes et mal propres, et avec cette suite et en cet équipage, vint rendre visite à ces dames, lesquelles, étant obligées d’airer au-devant d’elle et de l’entretenir, m’abandonnèrent malheureusement Je m’approchai bien d’elles, et leur dis en passant quelques mots de raillerie sur nos aventures ; mais enfin l’évêque s’aperçut que je faisais un méchant personnage et m’appela, me disant que, puisque j’étais venu chez lui, il voulait m’entretenir et jouir de moi. J’entrai dans sa chambre qui est propre, sans luxe ni somptuosité. Je demeurai une bonne heure dans un fort doux et fort agréable entretien, après lequel il me fit voir un jardin qu’il avait fait depuis quelques années joignant sa maison, les habitants de Saint-Lizier ayant souffert qu’il fit une ouverture aux murs de la ville. Il me conduisit ensuite à une petite sallette champêtre qu’il a fait bâtir sur l’entrée de son jardin, qui est en très belle vue ; il y a, joignant de ce lieu, un petit cabinet où il se retire quelquefois. L’heure de mon retour me pressant, après mille protestations d’amitié et embrassements réciproques, je pris congé de lui et pris le chemin de Saint-Girons où l’on me dit que les dames étaient. Je les y retrouvai encore et les reconduisis jusques hors la porte où je les saluai et leur dis adieu. Elles montèrent fort adroitement de fort beaux chevaux qui les attendaient, firent la caracole et une petite course pour me faire voir qu’elles étaient bonnes cavalières. A ne vous en point mentir, je crois que je leur aurais aussi volontiers fait voir que je n’étais pas mauvais cavalier.

Le dernier du mois, comme je me disposais de matin pour partir, Pira vint me faire voir une lettre de M. de Rabat, qui lui mandait qu’il se rendait sans faute au gîte à Saint-Girons pour me voir. Cela me déconcerta un peu, mais comme j’avais des bois à visiter dans le voisinage, je descendis le long du Salat sous les murs de Saint-Lizier, et passant à main droite au-dessus de Taurignan, je fus visiter les forêts de la Boucharde et de Betchat, la première prétendue par le sieur de Taurignan, et l’autre par trois ou quatre communautés. Étant descendu à Bonrepos, qui appartient au baron de Montesquieu, j’y passai le Salat et fus pour lui rendre visite à sa maison de Prat.

Je vous ai, en cent endroits, parlé de la rivière du Salat et ne vous l’ai pas dépeinte. Je vous ai dit seulement qu’elle se formait par trois ruisseaux qui viennent des Pyrénées, l’un appelé d’Ustou, l’autre de Salau, et le troisième de Betmajou, qui se joignent au-dessus de Seix, où elle se fortifie de plusieurs petites fontaines, mais particulièrement de la rivière de Sentenac, autrement appelée Rieufroid, à Seix, où j’ai omis de vous dire qu’il y avait deux ponts de pierre, l’un sur le Salat pour passer au port de Salau, et l’autre sur le Rieufroid pour aller au port d’Aulos ; plus bas par la rivière d’Ercé au-dessus d’Oust, plus bas par celle de Massat à Quercabanac, plus bas encore par le ruisseau d’Alos, ensuite par le Nert, par le Lez, à côté de Saint-Girons, par le Baup, entre Saint-Girons et Saint-Lizier, par un autre ruisseau au-dessus de Taurignan, et par ceux de Surège, Corbin, Aubix et Talaban, qui de suite en suite y descendent entre Prat et Salies. Enfin le Salat se jette dans la Garonne, deux lieues au-dessus de Cazères, entre le Foure et Roquefort. Son lit est fort serré et fort plat jusqu’à Seix, mais il est si rapide que la moitié du Rhône n’est rien en comparaison ; il s’élargit et se resserre quelquefois ensuite, mais conserve partout beaucoup de rapidité ; comme il est plein de rochers et fait un si grand bruit que, pour s’entendre parler, lorsqu’on est en compagnie sur ses bords, il faut crier de toute sa force. Au-dessous de Lacourt, il s’élargit davantage, mais il est fort plat et, de distance en distance, se restreint parmi les rochers depuis Saint-Girons jusqu’à son embouchure. Il est d’une aussi belle largeur que la rivière d’Oise et d’Aisne que vous connaissez ; mais il est toujours fort plat et fort rapide et ne commence à porter des radeaux qu’à un certain lieu qu’on appelle Roquelaure, une petite lieue plus bas que Saint-Lizier. Cette rivière abonde en truites, et il y a un peu d’anguilles, nul autre poisson. Mais au reste, quoique je vous ai dit de la rapidité de cette rivière, il faut que vous vous imaginiez que plusieurs fois elle s’est vue toute gelée, de façon qu’on la passait avec des charrettes. Je ne trouve pas étrange que cela soit arrivé en dessous de Saint-Girons, mais que cela soit arrivé à Seix et que la rivière de Sentenac, qui n’est qu’un torrent coulant sur des rochers ait été prise, c’est un prodige ; cependant tous les habitants du pays me l’ont assuré, et de là vous pouvez juger combien est grand le froid des montagnes.

Après cette digression, vous voulez bien que je retourne à Prat. C’est un très beau et très grand village, situé à la portée d’un bon mousquet de la rivière, au dessous de la montagne d’Estélas. Le baron y a un château bâti sur un rocher au-dessous et séparé de cette montagne et qui règne sur la plaine. Il est bon pour le coup de main, et il y a de quoi s’y défendre, n’ayant qu’une seule avenue de très difficile accès. Il y a une très petite basse-cour, dans laquelle on ne retire que les chevaux de monture il y a un jardin assez joli pour le lieu et plusieurs allées d’ormes fort agréables. La maison est fort serrée, mal bâtie, mal en ordre et mal prise ; mais le baron l’accommode par des ajustements qu’il y fait. Il y a ménagé des alcôves et mis des tableaux ; après qu’il y aura fait ce que nous avons trouvé qu’il y avait dessein d’y faire, la maison sera logeable et commode. Il y a une chose qui manque à presque tous les châteaux qui sont bâtis sur les hauteurs, c’est un fort bon puits. J’y fis à deux heures après midi un repas de fromage et d’œufs frais, de très grand appétit, parce que je n’avais mangé de toute la journée, et je pris ensuite le chemin de Saint-Girons du côté de la rivière où je n’avais pas encore été ; au moyen de quoi je vis tout de suite les deux rives bordées de quantité de bons villages, dont les maisons sont bâties de pierre et couvertes de tuiles ou de grosses ardoises, de vignes hautes en quantité, et de blés et millets dans la plaine.

A mon arrivée à Saint-Girons, j’y trouvai le baron qui m’y attendait il fut au désespoir de ne s’être point trouvé chez lui pour m’y recevoir, étant venu exprès pour m’offrir sa maison et pour m’y tenir compagnie en tous mes voyages. Il ne savait comment me parler du déplaisir qu’il avait de la maigre chère que j’y avait faite, et il me pria instamment d’y retourner passer quelques jours pour m’y reposer. Il m’assurait qu’il m’y ferait manger de bonnes truites de la rivière qui passe en son village, et je le lui ai promis. Comme je m’entretenais avec lui, le marquis arriva avec un grand train et une grande escorte de noblesse. Il descendit à l’hôtellerie où j’étais ; nous fûmes l’un au-devant de l’autre : il me fit mille caresses et me parla ensuite à quartier de l’affaire de ses bois. Je lui dis la même chose que j’avais dite à La Pacio que je n’avais nulle charge ni permis d’entrer en traité avec lui, mais qu’il savait ce que je lui avais dit des ordres que M. Colbert m’avait donnés, et que, s il me voulait dire un mot, j’examinerais l’affaire, je visiterais ses bois et en écrirais d’une façon qui porterait coup, pour qu’on fût toujours dans le dessein d’équiper des flottes. Il me dit qu’il avait un mémoire du prix que valaient les bois rendus sur les ports, que sur cela, lorsque j’aurais reconnu les bois et vu quelle quantité de marchandises on en pourrait tirer, je jugerais moi-même de leur valeur. Nous soupâmes ensemble l’un auprès de l’autre et bûmes à nos santés. L’après-souper, nous eûmes un quart d’heure d’entretien que je finis, feignant d’être pressé de ma goutte et me retirai ; après quoi il se remit à boire et à fumer du tabac. Le lendemain, nous nous rejoignîmes, reparlâmes d’affaires et demeurâmes aux mêmes termes qu’auparavant, sortant les meilleurs amis du monde.

Voilà, mon cher ami, le détail fort exact de tout ce que j’ai vu et de tout ce que j’ai fait depuis notre séparation jusqu’à présent. Je souhaite avec passion que vous y trouviez de quoi vous divertir quelques moments. J’ai en cela pleinement satisfait à la complaisance et à l’obéissance que je vous dois, et je vous prie aussi d’excuser les défauts que vous y trouverez. Je ne vous le donne pas pour une pièce beaucoup étudiée et qui m’ait donné beaucoup de peine à la faire. Je l’ai faite en me promenant dans ma chambre et dictant à mon secrétaire qui écrivait sous moi, et je n’ai pas même repassé dessus. En un mot, j’ai écrit avec la naïveté même que je vous parlerais, si je vous racontais les choses, et peut-être vous en dirai-je mieux quand j’aurai l’honneur de vous voir. Cependant, croyez que je passe mal mon temps sans vous, et que notre séparation ne me peut être que très dure à supporter, étant aussi tendrement que je suis, mon cher compère, votre très humble et très affectionné serviteur.

De FROIDOUR.

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