Piétisme et Luthéranisme

Un mot est nécessaire pour expliquer la forme littéraire de plusieurs des textes que nous rencontrons chez Bach.

Si les chorals du dogme, écrits par Martin Luther ou ses contemporains, restent des poèmes théologiques de facture classique (selon les canons de la Renaissance), si les passages tirés de la Bible sont aisément identifiables à leur style et à leur teneur, l’emploi de dialogues entre l’âme et le Christ peut surprendre : plusieurs cantates et Passions portent ainsi la marque d’une connivence, d’une complicité voire d’une familiarité avec Jésus qui ne manquent pas de détoner par rapport à l’austérité d’autres strophes. Il s’agit là d’un héritage du mouvement piétiste.

Initialement le piétisme naît en Allemagne en réaction à un certain affadissement de la Réforme, trente ans avant le renouveau du protestantisme en France au XVIIIe siècle. Après avoir mis un certain temps à se stabiliser pour s’entendre sur leurs croyances, leurs rejets et leurs nouvelles pratiques religieuses, les premiers luthériens eurent en effet tendance, après la disparition des grands initiateurs de leur mouvement, à considérer les textes conciliateurs (Confession d’Augsbourg, Apologie, Articles de Smalkalde, Catéchismes, traités et propos de Luther, Formule de Concorde) comme autant d’écritures intangibles.

Cette adoption d’un nouveau dogme s’accordait parfaitement à la volonté des premiers réformateurs pour lesquels il était primordial que l’Église (en tant que communauté des fidèles, non en tant qu’institution) restât une, indivisible et catholique au sens étymologique du terme, c’est-à-dire universelle, comme cela est écrit dans le symbole des Apôtres et dans celui de Nicée-Constantinople. Elle eut cependant l'effet pervers de favoriser un certain conformisme, et bon nombre de fidèles se dispensèrent de s'en référer systématiquement à la Bible. Cent ans après la Réforme historique, beaucoup de luthériens n'avaient qu'une connaissance très approximative des Saintes Écritures.

En 1670, le pasteur d’origine alsacienne Philippe Spener (1635-1705), doyen des pasteurs de Francfort, s'émeut de cette ignorance religieuse. Pour y remédier, il prend l’habitude d’organiser des catéchèses d'instruction et de lecture biblique. Ces réunions d’édification mutuelle, Collegia pietatis, donnent un nom au nouvel élan qui va ébranler ce qu’il faut bien appeler le luthéranisme établi. L’afflux de fidèles est tel qu’il faut bientôt leur trouver un qualificatif, et ils deviennent piétistes . Poursuivant sa vocation, Spener publie en 1675 les Pia desideria, où il expose un véritable programme de rénovation religieuse : actualiser la Parole, étudier et commenter la Bible en réunion, réformer l’instruction religieuse pour la rendre plus accessible au commun des mortels.

Si ses vues et ses méthodes sont acceptées par huit universités (dont celles de Dresde et de Berlin), elles s’attirent les foudres des facultés de théologie de Leipzig et de Wittenberg, fidèles à l'héritage lettré de la Réforme historique et attachées à ses grands principes. La querelle prend forme, s’envenime : Spener est publiquement accusé d’hérésie, d’erreur, de schismatisme. Les formes d'action que prônent certains de ses partisans prêtent le flanc à la critique : ils s’adonnent à des extases publiques, à un mysticisme flou et ne font plus attention qu’à leur propre sanctification, égoïstement. Infatigable, érudit et infiniment plus conciliant que Luther († 1546), Spener ne publie pas moins de cent vingt trois ouvrages édificateurs pour se justifier, entraîner l’adhésion de ses détracteurs et pour dénoncer les excès de certains de ses partisans. En vain : après sa mort, le piétisme aggrave ses dérives, s'écarte du protestantisme, renie l’héritage scientifique et humaniste de la Renaissance, tourne le dos au monde pour se réfugier dans un mysticisme de plus en plus indifférent. De dissidences en scissions, de véritables sectarismes apparaissent : on en vient à considérer la « conversion » au piétisme comme seule façon de s'attirer la grâce divine et comme une élévation au-dessus de la condition humaine – double hérésie pour les protestants qui considèrent la grâce comme un don gratuit qu'aucune œuvre humaine ne saurait acheter, et la condition humaine comme irrémédiablement imparfaite depuis la chute d'Adam. L'affaire fait grand bruit : les écarts de conduite des piétistes sont condamnés, les erreurs de doctrine du piétisme abondamment expliqués, commentés et reconnus. Publiquement dénoncé et rejeté, le mouvement ne survit pas longtemps à son fondateur.

Il serait vain de croire que Bach n'ait pas pris parti dans ce débat : à la mort de Spener (1705), Johann Sebastian a vingt ans, et l'affaire dure encore plusieurs années avant que les derniers sécessionnistes reviennent aux Formules de Concorde. L'ensemble de son œuvre, son engagement à Weimar et Leipzig (où les autorités sont ouvertement engagées contre Spener, renforcent la prédication et ouvrent écoles et lycées) et l'indéfectible attachement à son église montrent quel parti il prend. De plus, à l'occasion de sa prise de fonctions à Leipzig, il confirme par écrit son respect de la Confession d'Augsbourg, notamment de ses articles dits « négatifs » qui dénoncent (dès 1530) les errements sur lesquels germe le piétisme.
S'il ne saurait être question de prêter au cantor une tentation piétiste, force est cependant de constater que l'affaire a laissé des traces, notamment dans la littérature et dans la pratique du culte : exactement comme la Réforme a entraîné la Contre-Réforme catholique, l’orthodoxie protestante cherche à contrer les influences piétistes sur leur propre terrain, notamment en rendant la foi et l’intercession auprès de Christ plus vivantes, plus accessibles, et en reprenant sa mission évangélique et édificatrice. Malgré la condamnation de Spener, un « piétisme orthodoxe » laisse ainsi une marque profonde dans la théologie protestante, marque qui culmine en 1730-1750, c’est à dire dans la période leipzicoise de Johann Sebastian Bach. En témoigne la forme intimiste des dialogues entre l’âme et le Christ que l’on rencontre si fréquemment dans les cantates – jouées à Leipzig, pourtant résolument opposée aux thèses de Spener – et dans les innombrables recueils de poèmes édificateurs édités sous la plume de Erdmann Neumeister (détracteur déclaré des thèses de Spener), Berthold Heinrich Brockes, Johann Konrad Lichtenberger, Christian Friedrich Hunhold, Salomo Franck, Mariane von Ziegler, Philipp Nicolaï, Christian Heinrich Henrici (alias Picander), recueils dans lesquels le cantor de Saint Thomas puise largement les textes de ses cantates et de ses Passions.

modifié le 22 février 2004

Revenir à la page précédente : top02_yellow.gif