L’affaire des Rose-Croix

La présence de symboles hermétiques dans l’œuvre de Bach fait l’objet d’une abondante littérature dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne fait pas l’unanimité. Sans aller aussi loin que certains auteurs, il est indispensable de fournir quelques éléments d'explication sur la fameuse confrérie des Rose-Croix de 1614 (la seule qui nous intéresse ici, car il y en eut plusieurs autres par la suite, sans grand rapport avec la première).

Frater Christian Rosencreutz

L'affaire – puisque c’en est une – commence en 1610 avec la mise en circulation puis la publication de trois manuscrits ésotériques, probablement rédigés par le pasteur luthérien de Strasbourg Johann Valentin Andreæ et respectivement intitulés Fama fraternitatis des löblichen Ordens des Rosencreutzes (Histoire de la fraternité de l'ordre vénérable de la Rose-Croix), édité en 1614 à Kassel, Confessio fraternitatis R.C. (Confession de la fraternité R.C.) édité en 1615 et Noces chymiques de Christian Rosenkreutz en l'an 1459 (édité en 1616). Ces trois manifestes traitent sur le mode ésotérique d'une confrérie imaginaire fondée par un chevalier légendaire du nom de Christian Rosencreutz, dont le prénom et le patronyme évoquent respectivement le christianisme et l'accès au paradis après la crucifixion… et le sceau de Martin Luther, lequel représentait une croix au centre d’une rose, symbolisant l’ambivalence de la crucifixion, à la fois délivrance et supplice.

Selon la Fama fraternitatis et la Confessio fraternitatis, ce chevalier Christian Rosencreutz naît en 1378, avant de partir pour l'Arabie où les sages l'initient à leurs sciences (l'arabe, la physique et les mathématiques) et où il traduit le Liber M. (Liber Mundi, le livre du monde), accédant du même coup à une compréhension globale de l’univers. Il gagne ensuite l'Égypte puis Fez pour y étudier la cabale et la magie avant de rentrer en Espagne puis en Allemagne où il fonde la confrérie. Il meurt en 1484 à 106 ans mais son lieu de sépulture reste secret jusqu'à ce qu'un des confrères du nom de Nomen Nescio le découvre involontairement en 1604, en mettant à jour un mausolée heptagonal contenant le corps intact de RC et son testament présenté comme le plus précieux document de l'ordre. L'autel-sarcophage du défunt porte gravées l'épitaphe ACRC hoc Universi Compendium Vivus Mihi Sepulchrum Feci (Autel CRC De mon vivant je me suis fait pour tombeau ce résumé de l'univers) ainsi que les inscriptions : Jesus Mihi Omnia (Jésus est tout pour moi), Nequaquam Vacuum (rien n'est vide), Legis Jugum (le joug de la Loi), Libertas Evangelii (la liberté de l'Évangile) et Dei Gloria Intacta (la gloire intacte de Dieu).
La découverte fortuite du tombeau est conforme aux prédictions du maître, qui avait fait placer sur l'entrée secrète une plaque portant l'inscription Post CXX Annos Patebo (Après 120 ans je m'ouvrirai).

Pour justifier sa publication, la Confessio fraternitatis expose sur un mode dramatique les trente-sept raisons qui poussent la confrérie, jusqu'alors secrète, à dévoiler son existence pour lancer son appel aux savants : essentiellement, elle presse ces derniers de comprendre le fonctionnement du monde (donc à découvrir ses arcanes divins) pour transcender les clivages et éviter une apocalypse qu'elle présente comme imminente.

La publication des trois manifestes alimente une incroyable floraison mystique en Allemagne, puis en France et en Angleterre. Rien qu'en Allemagne, où le phénomène est le plus frappant, pas moins de neuf cents opuscules s'en font les échos jusqu'au XVIIIe siècle : l'affaire prend des proportions que l'on a du mal à se représenter aujourd'hui.

Les antécédents

Pour expliquer cet engouement, on peut rappeler que la publication des deux manifestes fait suite à celle d'une abondante littérature, dont De arte cabalistica édité en 1517 par l'humaniste allemand Johannes Reuchlin (1455-1522). Cette somme réaffirme le principe pythagoricien selon lequel les analogies entre les modèles mathématiques de la musique, de la géométrie et de l'astronomie expriment l'harmonie de l'univers et que leur étude permet d'accéder au sens caché des choses, révélant ainsi un monde supérieur invisible (le macrocosme) dont notre petit monde (le microcosme) témoignerait de l'existence et de la perfection par une multitude de correspondances cabalistiques.

De arte cabalistica s'inscrit dans le prolongement du legs antique et pythagoricien que l'on enseigne à l'université, legs auquel Luther se réfère souvent car il est antérieur aux rajouts de la tradition romaine catholique. Le souci d'authenticité des premiers protestants (et de quelques-uns des « pré-réformateurs » catholiques, convaincus de la nécessité de réformer la Papauté, tels Johannes Reuchlin, Heinrich Agrippa von Nettesheim, Jacques Lefèvre d'Etaples ou Gilles de Viterbe, général de l'ordre des Augustins pendant la jeunesse de Luther) les amène à apprendre l'hébreu, à nouer des relations très étroites avec le judaïsme, à s'initier à la kabbale. Reuchlin publie, en 1506 à Pforzheim, des Rudimenta hebraïcæ linguæ, en prélude aux explications sur la kabbale que sont De arte cabalistica. Après la condamnation de Luther par Rome, et après le ralliement aux thèses du moine révolté d’une partie de la population allemande, la quête d'authenticité hébraïque se nourrit du rejet du catholicisme.

La résonance des ouvrages de Reuchlin est amplifiée par la publication en 1602 de l'Amphitheatrum sapientæ æternæ (Amphithéâtre de sagesse éternelle) de Heinrich Khunrath, description abondamment illustrée et ésotérique d'une nature emplie de signes cabalistiques, caractères de l'alphabet divin. Le succès énorme de cette dernière publication hermétique et le nombre incroyable d'écrits de la même eau circulant à cette époque prouvent, si besoin est, l'intérêt du public pour ces questions. Il est intéressant de noter que Khunrath enseigne à Leipzig (ville que l'on retrouve décidément souvent dans toutes ces questions), et que sa quête de la sagesse divine passe par la cabale et la musique. Remarquons enfin qu'une bonne part de cette littérature est éditée à Leipzig, Kassel ou Frankfurt, c'est à dire dans la région où vit Bach un siècle plus tard.

Indépendamment des préoccupations cabbalistiques, le thème de l'alliance entre la rose et la croix n'est pas une invention du XVII e siècle et s'appuie sur une interprétation ancienne des Evangiles : c'est par le martyre que le Christ a racheté l'humanité, par une abomination qu'il a accédé à la gloire éternelle du trône divin. Cette mystique de la coïncidence des contraires trouve plusieurs autres exemples dans la Bible (notamment dans l'Exode, les prophéties d'Ezéchiel, de Job et d'Esaïe, mais aussi tout au long des paraboles évangéliques), est est longuement théorisée au Moyen-Âge (par exemple par le cardinal Nicolas de Cues, qui en fait une règle de conduite... applicable en diplomatie, pour dépasser les clivages entre interlocuteurs) et par plusieurs hauts dignitaires de l'ordre de Saint-Augustin.

Nouveaux mondes, nouveaux doutes

Mais une telle accumulation d'écrits antérieurs et cette remise au goût du jour (doublée d'une adaptation à la langue germanique) des préoccupations essentiellement talmudiques et cabalistiques n'expliquent pas seules l'engouement mystique que suscite la confrérie imaginaire. On ne peut que remarquer que la période de diffusion des manifestes rosicruciens à partir de 1610-1616 coïncide avec une radicale remise en question du monde tel qu'on se le représentait jusqu'alors : Mercator, Kepler, Galilée publient leurs découvertes, le cosmos change de lois, l'Amérique est colonisée et exploitée, déplaçant du même coup le centre de gravité du monde. Les anciennes certitudes sont balayées, les modèles hérités de la scolastique médiévale sont rejetés par les pères de la Réforme, les grandes guildes et compagnies maritimes posent les premières pierres de la société marchande et financière.

Ébranlé dans ses convictions et ses représentations, l'érudit est à la recherche d'une nouvelle logique de l'univers, que la cosmogonie rosicrucienne propose, confirmant la primauté de Dieu dans la création, fusionnant les modèles anciens et les découvertes récentes. Et même si le protestantisme n'a pas l'exclusivité de la mystique alchimique, il y rajoute une nouvelle remise en question, inspirée de celle de Nicolas de Cues sur le rapport à Dieu prônant un retour à la vraie foi. N’est-il pas significatif de remarquer que l’un des plus grands génies astrologiques de cette époque, Johannes Kepler (1571-1630), double ses découvertes d’explications ésotériques pour raccrocher la nouvelle conception de l’univers aux théories pythagoriciennes, pour remettre en conformité le monde tel qu’il le dévoile et les saintes écritures ?

On le comprend : le rapport à Dieu est au cœur du questionnement rosicrucien, dont la symbolique puise largement dans celle de la Bible. Ainsi la prophétie écrite sur la porte du tombeau Post CXX Annos Patebo se fait-elle étrangement l'écho d'une annonce de l'Éternel au début de l'Ancien Testament : « Mon esprit ne demeurera pas toujours dans l'homme, car il n'est que chair ; ses jours seront de cent vingt ans » (Genèse VI, 3). Or à la fin de ces cent vingt ans survient le grand déluge et l'épisode de l'arche de Noé. L'apocalypse redoutée par la Confessio et qu'annonce l'expiration du délai de cent vingt ans évoque en outre les songes et les visions du prophète Daniel dans l'Ancien Testament. Et Daniel n'est-il pas celui qui prédit en détail la chute de Babylone, la révélation à la fin des temps, la victoire de Michaël sur la bête, l'ouverture du livre scellé, l'Apocalypse néotestamentaire ?

Le mythe face à ses tenants

Le mythe rosicrucien repose sur une conception cyclique du temps, sur un perpétuel recommencement. Ainsi l'évocation du déluge et des apocalypses vétérotestamentaires doit-elle inquiéter le chrétien quant à son avenir. Il n'y a pas lieu ici de détailler tous les parallèles qui expliquent les écrits rosicruciens à la lumière des saintes Écritures, mais le fait demeure que les livres ésotériques de la confrérie s'adressent au croyant et essaient de le convaincre qu'il revit, sous une autre forme, l'épopée des temps bibliques. Et comme le frontispice de la Fama Fraternitatis commence par l'adresse « Allgemeine und general Reformation, der ganzen weiten Welt » (Réformation universelle et générale du vaste monde entier), comme la Confessio ne fait aucun mystère de son intention réformatrice, comme son nom enfin évoque le sceau du grand Réformateur, il est évident que les trois livres veulent s'inscrire dans un prolongement de l'œuvre de Martin Luther — qui, lui aussi, avait écrit qu'il pressentait une nouvelle apocalypse, se référait souvent aux écrits antiques, comparait Rome à la Babylone des temps bibliques, et n'avait jamais caché son accord avec les thèses pré-rosicruciennes (l'explication qu'il donne de son sceau le prouve).

Andreæ et ses amis n'ont, du reste, pas choisi au hasard les dates de l'épopée rosicrucienne pour insister sur le côté cyclique de l'histoire :

Sous couvert d'une découverte des lois cosmiques et des correspondances occultes entre les cycles historiques, il s'agit bien d'une mission évangélisatrice, répétition de celle du Christ : faisant suite à la tentative avortée de Luther et de ses prédécesseurs catholiques (Gilles de Viterbe invita l'église à se réformer, lors du concile de Latran de 1512) de réformer le christianisme par l'intérieur, l'appel aux savants par la confrérie résonne comme une volonté de dépasser les obstacles qui ont entraîné sa condamnation. Il n'est pas une simple reprise du thème médiéval de la rose et de la croix : la Confessio s'affirme résolument protestante, les Noces chymiques de Christian Rosenkreutz confondent symboliquement Rome avant l'affirmation de la nouvelle ère et l'instauration d'un nouveau royaume. Et par leur appel à l'admiration du monde et à la soumission aux princes, les trois manifestes rosicruciens s'opposent résolument aux thèses calvinistes ou anabaptistes qui commencent à prendre le pas sur celles de Luther dans plusieurs régions. Est-ce étonnant, de la part du pasteur Johann Valentin Andreæ ?

Comment l'Allemand du XVIIe siècle resterait-il insensible à ce brassage de symboles qui semblent le conforter dans ses choix, alors même qu'il est assailli de doutes sur sa foi, son avenir, ses représentations du monde ?

Le mythe rosicrucien apparaît comme la réaffirmation des premières positions luthériennes, comme « une tentative d'homogénéisation des acquis de la culture scientifique, de la philosophie naturelle et de la spiritualité » selon l’expression de Roland Edighoffer, comme une réponse aux doutes politiques, religieux et scientifiques du moment. Et il permet au croyant de revivre les débuts dramatiques et passionnés du christianisme, puisque l'histoire était présentée comme cyclique, et d'intensifier sa relation à Dieu comme le prône le piétisme dont les textes utilisés par Bach portent si souvent l'empreinte.

Le mythe à l’épreuve des faits

Enfin, on sait ce qu'il advient de l'appel de 1614-1616 : deux ans après éclate la terrible guerre de Trente Ans qui, sous couvert de faire triompher les uns contre les autres, ravage l'Allemagne et la Bohême dont un tiers de la population est massacrée. L'histoire donne raison à la prophétie. Est-ce l'apocalypse annoncée ? Après avoir enduré le pire, les états luthériens échappent de justesse à l'anéantissement et au reniement forcé de leur foi grâce à l'intervention de la France de Richelieu, catholique venant au secours des protestants dans le but très politique de freiner l'extension autrichienne. La catastrophe est évitée de peu (au prix d'une intervention quasi-satanique, d’une alliance avec le démon) mais ne manque pas de rappeler les calamités prémonitoires dont l’apôtre Jean fait précéder la fin des temps. En Thuringe (où Johann Sebastian Bach naîtra en 1685), les trois quarts de la population ont disparu en trente ans ; nombre de châteaux et de bourgs sont en cendres, des bandes de mercenaires errent dans les campagnes ravagées et rançonnent les villes, et les survivants, au terme d’une régression sociale sans précédent, sont offerts à toutes sortes d’épidémies. Une fois la paix revenue en 1648, l'appel de 1615 est repris, relayé et démultiplié (bien que la prétendue confrérie ait cessé de se manifester depuis 1630, Andreæ ayant désavoué dès 1619 l'avalanche de vaine pseudo-science alchimiste que ses écrits avaient provoquée), dans l'espoir de dépasser les haines et les malheurs qu'a fait naître la guerre et d'éviter une future apocalypse, définitive cette fois, en réunifiant la Chrétienté comme l’avaient voulu les premiers réformateurs. Ce renouveau tardif aboutit, entre autres, aux publications scientifico-ésotériques de Leibniz en 1704-1714, près d'un siècle après celles des protomanifestes et au début de la vie professionnelle de Johann Sebastian Bach.

À la recherche d’une harmonie du monde

Par sa forme hermétique, ses préoccupations culturelles et son intention évangélique, le questionnement des protomanifestes remet au goût du jour la recherche d’une cohérence globale (preuve de l’existence de Dieu), exactement comme l’avaient fait Jean de Murs, Nicolas de Cues et tous les grands universitaires depuis l’époque médiévale ; de plus, l’histoire donne largement raison à ses prophéties apocalyptiques. C'est donc sur un terreau bien préparé que germe et se développe la mouvance rosicrucienne, qui traverse la guerre de Trente Ans et survit jusqu'à l'époque qui nous intéresse. Cessons là : nous avons assez d'explications pour comprendre le rôle des symboles numériques dans l’œuvre de Bach - comme révélateurs d'un niveau supérieur de lecture - et celui des thèses rosicruciennes - que l'on retrouve, par exemple, dans la cantate BWV 12 étudiée dans ces pages.
Le lecteur amusé pourra se reporter par exemple à l’étude de Roland Edighoffer (ou autre) pour en savoir un peu plus ; il trouvera de même plusieurs traces dans les écrits renaissants de la place conférée à l’artiste – quelle que soit sa discipline – dans le rapport de l’homme à Dieu.

©  Christophe Chazot, 2000-2003

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