Le mode de vie

Les Soulanais du XVIIe siècle n'ont ni écrit ni peint leur quotidien ; pour s'en faire une idée, le témoignage des quelques voyageurs s'étant rendus en Couserans vient très utilement compléter ce que l'on peut déduire de l'architecture de l'habitat, des archives de l'intendance de Montauban et de celles de l'évêché. Un des plus précieux de ces témoignages est sans conteste celui du chevalier Louis de Froidour, inspecteur des forêts royales en 1667-68 ; une de ses lettres est reproduite en annexe de la page d'accueil de Soulan.

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 Le logis

Jusqu'au XVIIe siècle, les maisons bourgeoises sont rares, et concentrées à Saint Peÿ et au Pont. La plupart des habitations sont de petites chaumières. Il n'en reste ni description, ni illustration, mais on peut s'en faire une idée assez précise en visitant le hameau de Mouchac dans les gorges de Peyremale : ce hameau, encore occupé sur le registre terrier de 1736, a été abandonné vers la fin du XVIIIe. Ses maisons, aujourd'hui ruinées, n'ont jamais été rasées pour être remplacées par d'autres.
Les murs sont faits de pierres empilées, soigneusement ajustées sans être taillées (elles sont extraites telles quelles des éboulis voisins), jointes d'un mélange de terre, de chaux et de sable de rivière. Epais de plus d'un mètre à la base, ils s'amincissent vers le haut. Les linteaux des portes et des fenêtres sont en bois. Les maisons sont petites, à un seul niveau, et n'ont, souvent, qu'une seule pièce habitable dont la superficie n'excède pas vingt mètres carrés. Elles n'ont qu'une porte (doublée pour faire sas, à cause du froid) et qu'une fenêtre, assez étroite et très probablement sans vitre, ce qu'observe Froidour en vallée d'Oust. Il n'y a pas de cheminée maçonnée, ce qui peut paraître étrange en pays de montagne mais que confirme encore Froidour, qui décrit les paysans faisant du feu dans un âtre ouvert, « enfermés dans leurs tanières comme des renards. » Granges et enclos sont attenants au corps de logis, espaçant les maisons, et l'ensemble du hameau est ceinturé d'un mur, épais et plus haut qu'un homme, percé de chaque côté d'une brèche donnant sur l'ancien chemin des gorges de Peyremale, impropre à la circulation des carrioles. Mouchac ne semble pas avoir compté plus d'une demi-douzaine de maisons habitables, et donne une bonne idée de ce qu'a dû être le foncier en dehors des villages paroissiaux. La présence d'un mur d'enceinte semble toutefois particulière à Mouchac, probablement destinée à empêcher les bêtes de s'échapper et d'aller se perdre dans les gorges, escarpées et dangereuses. Il se peut également que ce mur ait été destiné à se protéger des loups, dont la présence est signalée jusqu'au XX
e siècle.

 En 2003, les ruines de Mouchac sont d'autant plus difficiles à trouver que le percement de la route de Massat en a coupé les anciens accès.

Les chaumières du XVIIe siècle devaient ressembler à cette grange près d'Ardichen.
  

Vers le milieu du XVIIIe et surtout au XIXe, les chaumières s'agrandissent et gagnent un étage, exceptionnellement deux. Les toits restent d'abord en chaume de seigle, progressivement remplacé par l'ardoise après le percement de la route à la fin des années 1770 ; les pièces en soupente sous le chaume ne sont pas habitables et servent de grenier ou de séchoir. Des poutres de bois placées à l'extérieur parallèlement à l'arête du toit empêchent la chute brutale de la neige au dégel et retiennent le chaume en cas de coup de vent. Le bois est également utilisé pour les planchers (souvent grossiers car, pour ne pas gaspiller, on ne rectifie pas le champ des planches) et, bien évidemment, les charpentes. Le sol de la pièce de plain-pied est souvent en terre battue, sauf si la maison dispose d'une cave auquel cas ce rez-de-chaussée a aussi un plancher.

Petite grange de Biech, sur la commune d'Aleu. Les dalles faîtières servent à caler les poutres sur lesquelles sont fixées les bottes de chaume.

Signe de la rudesse du climat, la porte d'entrée est toujours doublée pour faire sas, et les fenêtres sont étroites. La cheminée fait son apparition, sous forme d'un simple conduit finissant en un vaste manteau chapeautant un foyer ouvert – ce qui permet de perpétuer l'ancienne vie communautaire autour du foyer.
Il n'y a en général qu'une fenêtre par pièce, et qu'une pièce par étage. Ces dernières se trouvent de ce fait être assez vastes : la plupart des familles vivent entassées dans une unique salle où on fait tout en commun. Dans cette salle-foyer éclairée par une unique fenêtre se trouvent typiquement la cheminée où l'on cuisine et se chauffe, les lits dans les coins (caisses enserrant une « bourrasse, » matelas de lin bourré de paille ou de fougères séchées), et un mobilier élémentaire (une armoire pour le linge, une table alvéolée entourée de chaises, tabourets ou bancs, auxquels on rajoutera plus tard un vaisselier quand la table alvéolée aura disparu – ce qui est loin d'être le cas en 1800). L'intimité n'existe pas au sein de la famille : les lits sont collectifs (un pour les parents, un pour les enfants), il n'y a aucune cloison, le bain se prend devant tout le monde. Dans les familles nombreuses, il est habituel que les enfants en âge de raison couchent dans le lit de leurs parents ; l'évêque a beau s'en inquiéter, il y a tout simplement trop d'enfants pour un seul lit. En outre, enfants, parents et grands-parents s'entendent à travers les jours du plancher : les générations d'une même famille occupent souvent les différents niveaux de la maison et les testaments prévoient que, au cas où la veuve ne ferait pas pot commun avec ses enfants, l'héritier devra construire un escalier supplémentaire, pour séparer les appartements.

Le village de Boussan dans l'entre-deux-guerres. Les maisons d'habitation ont presque toutes un toit de tuiles, le chaume ne couvrant plus que les granges.

Fontaine publique au Castet d'Aleu, face à l'église (photographie de la fin des années 1930). La construction de bassins de retenue, de canalisations, de fontaines publiques et de lavoirs, en 1890, marque un net progrès de l'approvisionnement en eau et de l'hygiène.

L'intérieur des maisons est d'une obscurité rare, tant à cause de la petitesse des fenêtres que de la suie déposée sur les pierres apparentes par des générations de lampes à huile (calelh d'abord, lampe Pigeon ensuite), de bois résineux dont on se sert de torche, de cuisinières (on frit à la graisse de porc, d'oie ou à l'huile d'olive, sur le feu et sans aération). Six à neuf mois par an selon l'altitude, la température extérieure interdit d'aérer et oblige à utiliser la cheminée. En 1667, Froidour s'amuse du scintillement des cristaux de suie sur les murs, qu'il trouve du bel effet.

Les installations sanitaires se limitent la plupart du temps à un évier monobloc taillé dans le granit et dont l'écoulement débouche dans la rue, sous la fenêtre de la pièce ou derrière un mur aveugle. Inutile de dire que ni les rues ni les routes ne sont pavées, qu'il n'y a aucun éclairage extérieur, que l'eau courante n'est pas encore installée. On va chercher l'eau à la rivière ou à la source, il n'y a pas de puits, les fontaines publiques ne seront installées que vers 1890… et ne parlons pas du luxe que constitueraient des toilettes. On vit dans une relative misère confinant à l'insalubrité, mais on ne connaît rien d'autre et on s'en accommode. Il va sans dire que le communautarisme et la forte solidarité qu'induisent tant cette façon de se loger que l'âpreté de la vie en moyenne montagne façonnent les mentalités.

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 Les habitants

Le paysan ariégeois d'Ancien Régime passe pour sobre, ardu au travail, probe, tenace, énergique et animé d'un fort esprit religieux. Le lien du ménage est indissoluble, la criminalité est réputée faible et réduite aux querelles (certes chicanières) de voisinage ; il faut dire qu'il n'y a pas grand-chose à voler et que tout recel est aussi rapidement découvert qu'une conduite déviante… Il reste que la vie est rude et rustique, les mœurs bourrues. La précarité de l'existence en fait éliminer tout le superflu. Le chevalier de Froidour note en 1667 : « Dans ces rudes contrées […], les enfants marchent pieds nus au milieu des pierres, des neiges et des glaces, et l'habitant se défend d'expliquer par la misère cette absence de bas ou de chaussures […]. Les mœurs ont conservé leur énigme aussi bien que leur simplicité, et la population […], robuste et résistante, ne souffre pas de ce qui éprouverait fortement d'autres hommes habitués à un climat plus clément et à une vie plus douce. »


 Une famille de paysans d'Ustou endimanchée.

Le costume varie en fonction des circonstances. Dès son mariage, la femme s'habille en noir, d'une jupe froncée à la taille et descendant jusqu'aux pieds, et d'un corsage dont la couleur est forcément le noir pour les cérémonies. Pour le quotidien, une chemise ou camisole suffit comme haut. Les cheveux se coiffent en bandeaux puis en chignon qu'on couvre d'un foulard quand on se rend à la messe, à une fête ou au marché. La coiffe des grandes occasions est une sorte de cornette en lin rehaussée de dentelles ; la robe se pare alors d'une ceinture brodée et d'un vaste col de dentelle retombant sur les épaules.

L'homme reste fidèle au costume du maquignon : sabots, large pantalon de toile, chemise ou blouse bleue remplacée par une veste courte pour les occasions. Le béret est grand et plat ; il ne cède la place à un chapeau que pour les noces. La moustache fait partie des traditions.

Une bonne part des vêtements est faite de cadis tissés à partir du lin cultivé sur place, et de la laine des brebis ; le reste provient d'étoffes et de cotonnades achetées au marché. La chaussure est, bien évidemment, le sabot de bois ou esclop, plus ou moins travaillé et décoré selon l'habileté de l'artisan, mais dont la forme générale et la longueur font partie des traditions communales : on peut connaître l'origine d'un Couseranais rien qu'en regardant ses sabots.


Marie Tallieu Mède, de retour de la messe
au Castet d'Aleu vers 1930
Elle porte le sobre costume du dimanche qui sied aux veuves..

Massatois et massatoises en grande tenue. La coiffe fleurie de la mariée ci-dessous est particulièrement travaillée.
      

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 L'alimentation

Le transport de masse étant impossible à cause de la médiocrité des voies de communication, l'alimentation ne consomme pratiquement que les produits de la vallée et varie fortement, en nature et en quantité, au fil des saisons.

L'hiver, elle se compose essentiellement jusqu'au XVIIe siècle de bouillies de céréales (millet, orge, sarrasin) au lait, de fèves, auxquelles on rajoute un peu de lard, de viande séchée ou fumée. Le milhas, galette de maïs (récemment importé d'outre-Pyrénées), est frit à l'huile ou à la graisse pour améliorer épisodiquement l'ordinaire. La pomme est l'unique fruit frais d'hiver, mais on n'en mange pas tous les jours, loin s'en faut ; noix et noisettes lui suppléent jusqu'en décembre. L'hiver étant une période de relative inactivité, il n'y a souvent qu'un seul repas par jour.

L'été, la reprise de l'activité physique rend nécessaire la prise d'un deuxième repas quotidien. La production du potager fait exploser la variété des menus : salades, choux, haricots verts, pois chiches et petits, carottes, poireaux, navets, blettes, cucurbitacées diverses, tous en diverses variétés au gré des mois. Prunes, poires et baies (mûres, framboises, airelles, myrtilles, fraises) permettent d'échapper un temps à la pomme. L'été également, le pain de seigle joue un grand rôle : il représente jusqu'à un tiers de la ration alimentaire, et parfois beaucoup plus en période de disette. L'automne donne quelques châtaignes qui, cuisinées en légume, retardent le retour du millet et de l'orge dans les alvéoles des tables.

Cueillette des pommes au Castet d'Aleu dans les années 1920.
La variété des climats, des sols et des ensoleillements se retrouvait dans le grand nombre de variétés de pommes en Couserans.

Hors de la saison des labours pendant laquelle on se régale du cochon trucidé à la fin de l’hiver précédent, les œufs et la volaille sont menu de fête ou de dimanche exceptionnel, l’oie grasse un plat de luxe réservé aux grandes dates comme la Nadaou (la Nativité). L'agneau pascal fait également partie des traditions. Le fromage est courant, le vin plutôt rare et fort vert au goût, la viande de boucherie pratiquement inconnue. Les friandises sont rustiques : crêpes, galettes, rousolo (pain perdu aux œufs et aux lardons, relevé d'ail et d'herbes aromatiques puis cuit à la plaque ou à la poële avant d'être servi en accompagnement), fruits. La couronne briochée, la croustade aux fruits cuits, les crèmes et les flans sont réservés aux occasions ; preuve que ces mets sont exceptionnels, la plupart des maisons n’ont pas le four nécessaire à leur cuisson, qui doit être effectuée chez le boulanger après la fournée.

Le premier quart du XVIIIe siècle voit arriver la tomate puis le mounjé, haricot blanc qu'on apprend vite à sécher pour le conserver l'hiver. Le mounjé remplace d'abord le millet dans une partie des repas, avant qu'apparaissent des recettes plus élaborées. Mais la véritable révolution alimentaire est celle de la pomme de terre, apparue au milieu du siècle. D'un rendement à l'hectare sept à dix fois supérieur à celui du millet et du mounjé, elle éradique le millet et l'orge des champs et des marmites en quelques années. À la fin du XIXe siècle, les premiers géographes à sillonner le Couserans décrivent le Massadel comme se nourrissant presque exclusivement de pommes de terre, et s'étonnent de la santé et de la longévité d'une population soumise à un régime alimentaire aussi peu varié. Preuve de l'importance prise par le tubercule, il modifie l'architecture des maisons, auxquelles on rajoute désormais une cave ou une remise aveugle, spécialement conçues ou creusées pour la conservation de ce légume-phare.

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 Le cycle annuel de la cellule familiale

Plus encore que la nourriture, la durée et la nature d'une journée de travail varient considérablement en fonction des saisons.

L'hiver laisse beaucoup de temps pour les activités annexes ou pour le travail expatrié, source de revenus indispensables à l'achat de parcelles. Pour un homme, un mois de travail agricole salarié rapporte une dizaine de livres nettes (1750), frais déduits, et le double pour un mois d'artisanat industriel ou qualifié. Le travail de moisson ou de vendange est souvent payé en nature, à hauteur d'un sixième ou d'un huitième de la quantité ramassée, que le travailleur vend pour le réaliser et rentrer chez lui avec de l'argent frais. Âpre au labeur, l'Ariégeois se place facilement dans ces conditions. Les hommes d'une même famille ou d'un même voisinage se placent et voyagent ensemble, souvent. Dès que les garçons le peuvent, c'est-à-dire dès qu'ils ont passé leur treizième anniversaire, ils accompagnent leur père dans ses déplacements ; leur salaire est de moitié inférieur à celui d'un adulte mais représente tout de même un appoint sensible pour le ménage. Rappelons qu'une vingtaine de livres permet d'acheter un petit lopin potager d'un are, ou équivaut au prix de la viande porcine nécessaire à une famille entière pendant une à deux semaines de labeurs. Là encore, les enfants (les garçons, en l'occurrence) sont mis très tôt devant leurs premières responsabilités et participent à l'amélioration des conditions de vie de la cellule familiale. Les jeunes femmes, quant à elles, se placent comme couturière, ménagère ou brassière (pour ces deux métiers, voir la page consacrée aux anciens métiers) avant leur mariage, qui intervient vers vingt-et-un ans en général. Il arrive que les jeunes mamans se placent comme nourrice, mais la pratique est infiniment moins répandue à Soulan qu'en vallée de Bethmale.

Les hommes regroupent leurs efforts pour certains travaux pénibles ou devant être menés rapidement : coupes d'arbres, transports volumineux, constructions de granges, de murs ou de maisons, aménagements de l'irrigation, abattage d'un cochon qu'il faut charcuter entièrement en quelques heures. Certains sont connus pour leurs talents de charcutier (tâche également féminine), de couvreur, de maçon, de menuisier, de sabotier. Les femmes, quant à elles, se regroupent pour filer le lin, lent travail manuel qui paraît moins fastidieux quand il est fait à plusieurs. Communautarisme et individualisme vont ainsi de pair, tissant des solidarités et des interdépendances au gré des caractères, des intérêts, des compétences, des voisinages, des liens familiaux ou des affinités, dans un milieu où tout le monde vit peu ou prou de la même manière. Le rôle social de la veillée, que l'on pratique à tour de rôle chez les uns puis chez les autres pour économiser le coûteux pétrole, n'est pas négligeable dans le renforcement de cette vie communautaire.

Fauchage à Rieuprégon, entre Massat et le col de Port :
selon la surface, la fenaison peut exiger plusieurs jours de travail.

Les très gros travaux d'aménagement tels que construction de pont, de digues, de mur de soutènement et de routes sont du ressort du syndic communal, qui organise les contributions nécessaires de chacun (en argent et en main d'œuvre) en fonction des possibilités.

Paysan rentrant ses foins dans la partie haute de sa grange, à l'aide d'une bâche.

La pente permet l'accès direct à l'étage, par le haut où se situe le pré. Les bêtes occupent le niveau inférieur, accessible depuis le bas.
Contre l'arbre est dressé le traîneau qui permet de descendre le foin

En revanche, la fenaison se pratique exclusivement en famille puisque tout le monde la fait à la même époque (fin juin) ; elle mobilise tous les hommes et les garçons de la famille de l'aube au coucher du Soleil pendant une à cinq semaines suivant la taille du domaine. Le fauchage proprement dit est suivi de la constitution des meulons puis par la rentrée des foins dans le bourdau. Ce dernier travail n'est pas le moins pénible, chaque hectare produisant environ quatre tonnes de foin – ce qui, allié au morcellement des parcelles et à l'aspect accidenté du relief, explique la multiplication des granges de manière à limiter les transports. Les vaches sont fréquemment mises à contribution pour aider à rentrer leur foin, tirant à travers prés traîneaux ou charrettes.

Des repas, dans lesquels les ménagères consomment leurs réserves de cochonnailles pour nourrir leurs hommes qui travaillent dur, suivent ou ponctuent ces travaux collectifs ou familiaux. Pendant la fenaison, les ménagères montent parfois aux champs éloignés pain, jambon, fromage et boisson de manière à ce que les hommes perdent le moins de temps possible. Cette fenaison constitue un rituel d'autant plus fort que la Saint Jean coïncide avec l'arrivée de l'été et marque le début de la saison des labeurs ; elle renforce et cimente l'unité de la cellule familiale au début de cette période d'activité aussi intense que vitale.

Les femmes ne se contentent pas des travaux d'intérieur ou ménagers. Elles doivent s'occuper des potagers proches des maisons et du petit cheptel de lapins, volailles (poules pour les œufs, oies pour la viande des repas de fête et la graisse à frire), et cochons – dont elles délèguent souvent la nourriture aux enfants. Quand l'homme s'en va en morte saison, elles font tout avec leurs enfants, aidées parfois par un aïeul devenu trop vieux pour partir se placer. Les femmes qui restent célibataires sont cultivatrices, leur travail est celui des hommes (sur des domaines plus petits puisqu'elles n'ont pas de grande famille à nourrir), leur sort peu enviable ; elles vivent chichement puisque aucun revenu complémentaire n'entre dans leur porte-monnaie.

 Trois habitantes des Bordes-sur-Lez (vallée de Castillon) au lavoir.

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 Le cycle long de la vie familiale

Le mode de transmission des biens renforce la solidarité et le communautarisme qui lient les membres d'une même famille. Certes, l'héritage est inégalitaire et privilégie le fils aîné qui reçoit les biens immobiliers, mobiliers et agricoles du testateur, mais les garçons cadets reçoivent une part fixe, appelée « la légitime », qui vaut traditionnellement deux cents livres. La fortune moyenne des habitants de la vallée tournant autour des quatre à six cents livres, la « légitime » n'est pas insignifiante, surtout pour un père qui doit dédommager plusieurs cadets. Pour ne pas avoir à payer toutes les légitimes au moment de sa mort, le père de famille les règle au fur et à mesure des mariages des cadets, qui perçoivent ladite légitime en avance d'hoirie et en solde de toute prétention sur l'héritage à venir. Bien souvent, la légitime est partiellement acquittée sous forme d'une vache et de quelques brebis, de parcelles ou de fractions de parcelles, complétées d'une somme d'argent que le père s'engage à payer en plusieurs annuités. Le fils aîné, héritier général et universel de son père, reçoit lors de son mariage l'usufruit ou la jouissance de la moitié des biens de ses parents, toujours en avance d'hoirie. Si le père vient à décéder en laissant des enfants mineurs, il reviendra à cet aîné de verser, le moment venu, leur légitime à ses petits frères et leur dot à ses petites sœurs – et il ne cherchera pas à s'y soustraire.
La dot des filles, bien que variable, est d'un montant comparable à la légitime : une centaine de livres dans les familles les moins aisées, deux à trois cents chez les grands laboureurs. Comme la légitime, elle est partiellement constituée en nature : robes, cotillons, chemises, meubles, draps (appelés linceuls), couette, « bourrasse » (matelas en toile de lin bourré de paille ou de fougères séchées), traversin, « courtepointe » (dessus de lit), serviettes de table, petit bétail parfois. Il est très exceptionnel que la dot comprenne une pièce de terre, sauf dans le cas des filles sans frères : l'heureux élu – dont on dit qu'il vient gendrer chez son beau-père – reçoit avec la dot de sa promise une partie des biens de sa belle-famille.

Il faut bien voir que ce mode de transmission des biens ne lèse pas exagérément les cadets : en ajoutant leur légitime à la dot de leur épouse, ils ont de quoi s'installer dans la vallée. Pour peu qu'ils se montrent vaillants (et c'est précisément un des traits des Couseranais), ils ne vivent pas plus mal que leur aîné, et reconstituent en quelques années un pécule et un patrimoine équivalents à celui du père. Pour preuve, l'émigration est quasiment nulle du XVIIe au XIXe siècle, pratiquement tous les cadets restant au pays.

Il faut bien voir également que le cadastre est en évolution constante et que la famille ne forme pas souche autour d'un domaine immuable transmis de génération en génération : l'obligation de constituer les dots et les légitimes, l'évolution des besoins alimentaires en fonction de la taille de la famille, les faiblesses de la vieillesse font que les vieux cèdent de leur vivant leurs champs à leurs enfants, ou à des voisins pour pouvoir disposer d'argent liquide. Même la maison paternelle ne se transmet pas intégralement : d'abord parce que les parents n'en occupent qu'une pièce (léguée lors de l'héritage sous le nom de « partie de maison »), ensuite parce que les aînés mariés se sont déjà installés ailleurs, dans une autre maison (éventuellement construite pour la circonstance), ou dans une autre pièce de la maison parentale s'il y en avait une de libre au moment du mariage.

Ménagères à la traite.

Ces coutumes déterminent un cycle long de la cellule familiale qui se perpétue de génération en génération jusqu'au second Empire :

C'est peu dire que ce mode de transmission des biens façonne les mentalités. Chacun se prend en charge, personne n'attend la mort de l'ancêtre pour démarrer dans la vie. La cellule familiale est mise devant ses responsabilités de la manière la plus crue et la plus directe : si elle ne travaille pas, elle n'a pas de quoi nourrir ses enfants et est condamnée à la paupérisation, à la honte, et à la disparition. Il n'y a aucun intermédiaire entre le produit du labeur aux champs et le contenu de la marmite, entre les économies patiemment réalisées et la valeur des dots et des légitimes. Les revenus directs du ménage compensent exactement ses dépenses sur son cycle de vie. Sur le plan économique, la cellule familiale est autonome, responsable, indépendante et dans une large mesure autarcique. Il n'est pas un Soulanais qui ne reconnaisse pas dans ces grands traits ses ancêtres du début du XXe siècle… que la rudesse du pays et du climat n'arrangent pas.

Face à la brutale simplicité de cette situation, les solidarités prennent toute leur importance : solidarité chrétienne ou simplement humaine (on n'abandonne pas à leur sort les enfants orphelins, on préserve leur bien jusqu'à leur majorité), solidarité entre membres de la famille, entre voisins. Attachement indéfectible, doublé d'un profond respect, des enfants à leurs parents (jamais un procès n'oppose un fils à son père, jamais un aïeul n'est abandonné à son sort quand il devient impotent), mais aussi des parents envers leurs enfants : bien élever ses petits pour leur permettre de bien s'insérer dans la communauté et de faire face à leurs responsabilités est la fierté d'une famille.

© Christophe Chazot 2003
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