L'histoire de France à Soulan jusqu'au XVIIIe siècle

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Les débuts de l'histoire soulanaise sont perdus dans la nuit des civilisations sans écriture. L'archéologie ne comble pas cette lacune : de la période qui s'étend de la préhistoire aux premières Croisades, il ne reste aucun vestige. Les mauvaises conditions de conservation, les incendies accidentels et les déprédations volontaires (notamment pendant les guerres de religion) ont eu raison de la plupart des archives écrites antérieures au XVIIe siècle. Essentiellement, il ne reste de la période qui va du haut Moyen Âge au règne de Louis XIII que quelques actes administratifs et judiciaires de la sénéchaussée, des Etats de Comminges, du Parlement de Toulouse, ainsi que de très rares actes notariés passés hors de Soulan.

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 Les temps anciens

Ni la préhistoire, ni l'époque celte, ni même l'empire gallo-romain ne laissent de trace archéologique dans la vallée. Cela ne signifie pas qu'elle n'est pas habitée, compte tenu du nombre de grottes sépulcrales préhistoriques, de carrières et de mines pré-romaines, de monnaies et d'outils romains et gallo-romains trouvés dans toutes les communes voisines : Biert, Massat, Oust, Seix, Aulus. La vallée de Soulan étant un point de passage obligé, elle doit être parcourue et exploitée au même titre que ses voisines, la réexploitation permanente en ayant effacé tous les vestiges.

Il est probable que l'époque carolingienne est une période d'extension démographique à Soulan, comme c'est le cas dans toute la chaîne des Pyrénées. En ces temps de guerres contre les Sarrasins d'Espagne, l'administration impériale favorise la sédentarisation des populations locales, voire l'implantation de nouveaux colons dans des zones vierges, accordant d'importantes libéralités fiscales en échange de services liés à la garde de la frontière. Le nom du village d'Aleu pourrait venir d'un mot franc, alleu, désignant un domaine concédé libre de droits pour y attirer les colons (d'ailleurs, sur les plus vieilles archives, Aleu s'écrit Alleu). Comme il se pourrait que les églises d'Aleu et du Castet aient été fondées à la grande époque de l'extension bénédictine, sous l'impulsion des abbayes de Cluny et de Cîteaux aux Xe et XIsiècles : de là viendraient les dédicaces à Saint Benoît et Saint Sabin, deux figures emblématiques de la règle bénédictine. Mais là encore, les preuves matérielles font défaut, si l'on excepte le chrisme qui orne la façade de l'église du Castet, chrisme récupéré d'une construction ancienne mais dont la datation est approximative.

Proche de l'évêché, la vallée n'est touchée ni par la fièvre cathare ni par la guerre de reconquête qu'a été la croisade des Albigeois, aux XIIe et XIIIsiècles.

Le village du Castet d'Aleu, resserré autour du châtelet qui lui a donné son nom et dont la tour est la plus ancienne construction.

De cette époque date la tourelle du châtelet qui a donné son nom au Castet d'Aleu. Le reste du bâtiment de ce châtelet étant beaucoup plus récent, la vocation de la tour reste incertaine. Installée en fond de vallée, ce n'est certainement pas un poste de guet. Bien qu'elle fasse front à la pente qui domine le village à portée de flèche, elle n'est guère élevée et sa porte s'ouvre du côté de la pente, de sorte qu'elle n'a probablement pas de vocation défensive. Il s'agit plutôt de la tour de montre d'une habitation seigneuriale ou d'une maison d'intendance. Quoi qu'il en soit, sa présence est une des rares traces d'implantation humaine dans la vallée à l'époque des premiers seigneurs de Solan.

Suit une longue période obscure du XIIIe au XVe siècle.

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 Sanglant seizième siècle

Comme la gnose cathare trois siècles avant elle, la Réforme du XVIe siècle ne trouve pas de terrain favorable en Couserans. Quelques nobles s'y rallient, mais la paysannerie y reste indifférente. Ce n'est pas le cas en comté de Foix : plusieurs communautés protestantes s'installent dans la vallée de l'Ariège à Tarascon, Foix et Pamiers. Rapidement, des brouilles apparaissent, s'enveniment, dégénèrent. La vallée de Massat est prise pour cible par les Protestants, qui y organisent des razzias. Indépendamment du fait que ces opérations servent souvent à dédommager les dits Réformés des déprédations des Catholiques, Massat est en effet bien tentante :

Ces animosités belliqueuses sont attisées par les querelles d'intérêt et par de vieux contentieux entre les familles seigneuriales et l'église institutionnelle : on se souvient par exemple que Jean-François de Mauléon, seigneur de Soulan, adhère au protestantisme pour échapper à sa condamnation à mort pour avoir assassiné le sieur de Roquemaurel. À son sujet, le catholique Blaise de Montluc, homme de guerre puis historien, écrit au roi Charles VI en 1567 :

 

Sire, j'ai arrêté d'avertir Votre Majesté des insolences que fait le jeune Fontraille, frère du sénéchal d'Armagnac, à vos sujets et aux gens d'église. […] Il n'a aucune religion, car autant de pilleries fait-il sur les uns que sur les autres s'ils ont de quoi. […]

Et depuis six mois il s'est rallié avec le seigneur de Solan qui est son beau-frère, […] ledit Solan est bien de la religion nouvelle, et il est advenu qu'une querelle entre eux deux et les Roquemaurel qui sont aussi de la nouvelle religion. […] Ils se sont retirés en une ville nommée Saint Girons, que la moitié est au vicomte de Fymarcon, oncle dudit Fontraille, et Roquemaurel et ses gens ont été contraints de se jeter dans une autre ville qui est à Votre Majesté, et se font la guerre guerrable ; et tout aux dépens de vos sujets qu'il faut que, dès qu'il y a mandement, leur apportent argent et vivres à volonté.

Vic d'Oust
fief de la famille de Roquemaurel,
assis dans un large évasement de la vallée du Salat,
avec son église contemporaine des Croisades (XIe siècle),
le bourg est le plus proche voisin de Soulan.

Jean-François de Mauléon participe, avec des bandes armées venues du Mas d'Azil et de Tarascon, aux raids meurtriers sur Massat et Aulus qui se succèdent, chaque année juste après les récoltes, notamment en 1568. L'année suivante, le vicaire de Soulan, appelé comme témoin, signe le constat de 1569 :

 

Les consuls des lieux de vicomté de Couserans, juges es causes de police et criminelle, […] faisons savoir […] que la vallée de Massat et le lieu d'Aulus depuis le mois de septembre dernier passé ont été pillés et volés par les rebelles ennemis de Dieu et du Roi étant en villes du Mas d'Azil et de Tarascon, […] et leur ont brûlé une partie des bordes, bâtiments des champs, et emmené les bœufs de labour et autre bétail en grande quantité, à cause que, aux dits lieux, n'y ont aucune commodité ni moyen de vivre que dudit bétail, étant les dits lieux infertiles de blés et vins, néanmoins ont fait les principaux des dits lieux prisonniers et fait rançonner grandes sommes de deniers et emporté les calices et ornements de l'église d'Aulus.

En cette même année 1569, Jean-François de Mauléon s'empare de Lescure, mais en est chassé quelques jours plus tard par l'expédition de secours organisée par Hector d'Ossun, évêque de Saint Lizier. C'est pour punir leur seigneur que les habitants de Soulan brûlent le château de La Tour en 1570. La mort met un terme aux exactions de Jean-François de Mauléon en 1571.
Ses alliés ne s'arrêtent pas en si bon chemin : en 1572-1573, ils pillent les abords de Saint Girons, de Saint Lizier, de Montjoie. En décembre 1573, les consuls de Saint Girons et Saint Lizier votent le soldoiement de vingt-cinq arquebusiers, devant tenir garnison à Saint Girons pendant deux mois (chaque mois coûtant près de quatre cents livres aux communautés). Vain effort, trop limité dans sa durée : Saint Girons tombe le 8 janvier 1576 face à la troupe de Jean-Claude de Lévis, après qu'une brèche a été pratiquée dans la muraille par l'artillerie, puis Saint Lizier en août 1579. Reprises par les Catholiques quelques mois après, les deux cités sont encore inquiétées en 1586 puis en 1591.

La guerre, qui avait jusqu'alors épargné Soulan, la rattrape à cette époque : en 1587 puis en 1588, Massat et Soulan sont ravagées par des Protestants venus du comté de Foix par le col de La Crouzette :

 

[…] Comme les vallées de Solan et Massat sont près et voisines des ennemis du Roi, les dits ennemis ont couru, pillé, brûlé, massacré les dites vallées et reste de ladite vicomté de Couserans, dont dimanche passé 13 du présent mois [février 1588], étant les dits ennemis environ cinq cents dans les vallées, ont pillé les lieux et brûlé les maisons et les bordes du bétail, et étant suivis par les soldats du pays jusques à l'entrée dudit comté de Foix, ou en auraient fait demeurer cinquante de morts sur la place, sans perte de soldats dudit Couserans, la grâce de Dieu, si ce n'est seize à dix-huit blessés.

Succès militaire bien tardif et sans lendemain, en l'absence de garnison permanente dans les hautes vallées. En 1590, Bernard Cabalby, syndic de la vicomté de Couserans, rend compte de l'état de désolation dans lequel ces raids ont laissé Soulan, abandonnée sans défense à ses ennemis en religion et fréquemment « visitée » :

 

L'an mil cinq cent quatre-vingt-dix et le deuxième jour du mois de janvier en la ville de Saint Girons, heure après midi, établi en personne M. Bernard Cabalby syndic de la vicomté de Couserans, lequel parlant à Messire Mathieu de Ribeyran syndic général du Tiers-Etat du pays et comté de Comminges, lui remontrant qu'à l'occasion des voleries, massacres et brûlures faits et commis par les hérétiques et Huguenots du comté de Foix, depuis ces troubles et journellement cette année et l'année passée, auraient continué à piller, brûler, singulièrement les lieux d'Aulus, Boussenac, Laffitte, Biert, Tartein, Boussan, Ardichen, Saint-Pierre, Ségalas, Dougnac, Erp, Rivèrenert et Encourtiech, ayant pris tout le bétail de labour et le nourrissage, brûlé les bordes et maisons, et rendu les lieux déserts et inhabitables.

Ceux qui sont demeurés étant aujourd'hui au pain quérant (*) à cause que, aux dits lieux, n'y a d'autre moyen que de labourage et nourrissage, et les dites maisons couvertes de paille dont aujourd'hui n'y habitent ni ne labourent. Des cinq cents paires de bœufs et vaches qu'il y avait communément pour labourer, n'en a demeuré que vingt paires en tout.

(*) Être réduit au « pain quérant » signifie être réduit à la mendicité.

Le même Cabalby, voyant que ses déclarations de mars 1589 aux Etats de Comminges ne sont pas suivies d'effet, demande en 1590 qu'une enquête soit diligentée pour confirmer l'état de ruine dans lequel se trouve Soulan, dont il déclare les champs détruits à 90 % :

 

Supplie humblement le syndic des lieux de la vicomté de Couserans que, en l'assemblée générale de nos Etats tenus au mois de mars 1589 à Salies, vous aurait fait requête et supplication pour certains lieux de ladite vicomté qui sont de votre aide en toutes contributions, lesquels auraient été pillés, massacrés et brûlés plusieurs fois depuis ces troubles de vingt-deux ans en ça, comme étant lesdits lieux et villages non clos ni fermés, voisins et limitrophes des villes et lieux du comté de Foix, les ayant mis en totale ruine et pauvreté, laissant à labourer les terres, de dix parties les neuf et plus.

Aux fins que vérification en fût faite, et être déchargés des impositions faites et à faire, ordonné qu'il était commis à M. le juge de Comminges avec M. le procureur du Roi et le syndic du Tiers-Etat pour faire ladite vérification, pour, après être pourvu à ladite décharge comme de raison.

Et depuis, ayant souvantes fois prié et supplié lesdits juge et syndic, se sont excusés pour autre occupation, ou crainte de se transporter aux dits lieux.

Et bien que, depuis un mois en ça, les dits hérétiques sont retournés en grand nombre à ladite vicomté de Couserans, passés par lieux déserts, et pillé et brûlé cinq villages de ladite vicomté de Couserans et vallée de Solan nommés : Saint Pierre de Solan, Boussan, Ardichen, Dougnac, Ségalas et Aleu, dont lesdits suppliants ayant fait payer à votre receveur les quotités de tous les autres lieux de ladite vicomté, réservé la partie qui touche aux dits lieux, laquelle est impossible à payer parce qu'il n'y a rien à prendre, et les habitants, qui y sont en peu de nombre, tous au pain quérant.

Quand les enquêteurs se mettent enfin en route, en mars 1591, ils constatent que, trois ans après le dernier grand raid et deux ans après la dernière incursion, la moitié des terres d'Encourtiech est encore à l'abandon, un tiers de celles d'Erp et de Rivèrenert, un cinquième de celles de Soulan, un tiers de celles de Biert, Boussenac, Laffitte et Tartein, prouvant la véracité des déclarations de Bernard Cabalby.
De retour à Salies en avril 1591, Cabalby complète ses descriptions en évoquant le sort des habitants :

 

[les juridictions] d'Encourtiech, Rivèrenert, Biert, Boussenac, Laffitte, Saint Pierre de Soulan, Dougnac, Boussan, Castet, Ardichen, Ségalas, Aleu, Erp, Araux, Aulus, […] sont une partie des habitants morts, autres aux Espagnes, et le petit nombre qui sont demeurés sont pour aujourd'hui au pain quérant et sans moyens aucuns, préparés de passer plus grand danger de leurs personnes, à cause, comme dit est, sont assis sur la limite du pays de Foix qui, en deux ou trois heures, peuvent être les ennemis aux dits lieux.

En 1590 les Catholiques du Couserans créent – tardivement – une « ligue campanière », sorte de milice paysanne armée et encadrée. Elle n'a pas l'occasion de servir dans la vallée, les incursions ayant cessé ; à partir de 1598, elle devient inutile, le roi Henri IV ayant promulgué l'édit de Nantes. Après la mort de ce dernier, une campagne de mise au pas des places huguenotes est entreprise par les armées royales, commandées par le maréchal de Thémines : prise de La Bastide sur l'Hers en 1622, siège (non mené à terme) du Mas d'Azil en 1625, prise de Pamiers en 1625.

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 La reconstruction du XVIIe siècle

Passée cette période noire, plusieurs signes attestent d'une grande vague de reconstructions à Soulan : Marguerite de Serres, seigneuresse de Soulan, fait ériger la chapelle Notre-Dame, les anciennes chaumières sont remplacées par de plus grandes maisons. Un nouveau château résidentiel sort de terre à proximité du pont de Pontaud, en dessous de Villeneuve. Le réseau de chemins à l'intérieur de la seigneurie est refait, parfois tracé au cordeau malgré la pente, un pont est bâti en dessous de Villeneuve pour faciliter l'accès au nouveau château et raccourcir le trajet entre Soulan et les seigneuries de Soueix, Oust et Seix. La scierie de La Palanquette et le grand moulin du Castet sont reconstruits.

Le château de Pontaud 
(aujourd'hui ruiné)
typique des maisons seigneuriales du XVII
e
.

 Le pont en pierres bâti pour relier Soulan au vallon de Régudé,
source d'approvisionnement en bois de chêne
et point de passage vers les vallées de Soueix, Oust et Seix via le pas de Sauseich.
Le château de Pontaud est à une centaine de mètres à gauche, hors du champ de la photographie.

Une autre conséquence des razzias de la fin du XVIe siècle est la raréfaction patronymique, particulièrement visible sur les listes d'habitants convoqués par le syndic, puis sur les registres paroissiaux. Plusieurs patronymes, parfois portés par plusieurs maisons de Soulan, disparaissent brutalement au début du XVIIe siècle : leurs porteurs sont morts, ou bien ils ont émigré et ne sont pas revenu. Inversement, on voit apparaître quelques nouveaux venus, comme la famille Tamagnan qui s'installe à Villeneuve, ou celle des Caours à Buleix. Dans certains villages, il semble que la reconstruction ait été le fait d'un nombre très restreint de personnes, de sorte que, un siècle après, pratiquement tous les habitants du village portent le même patronyme ; c'est par exemple le cas à Buleix, où les Descoins et les Sentenac représentent 80 % des habitants au début du XVIIIe siècle.

    L'euphorie de la reconstruction ne dure pas très longtemps : en 1628, la peste, qui ne s'était plus manifestée depuis le Moyen Âge, fait un retour en force, trouve un terreau de choix dans les populations affaiblies et à l'hygiène primitive. Elle dure cinq années, dont la dernière, 1633, est également marquée par une disette.

L'actualité politique du premier quart du XVIIe siècle tourne autour de l'application du droit forestier. Le seigneur de Massat obtient en 1591 un arrêt du Parlement de Toulouse retirant aux habitants de Massat le droit d'usage des forêts, dont il se déclare seul propriétaire. Confirmé en 1596, cet arrêt remet en question tous les accords antérieurs et compromet la survie des habitants, qui ne peuvent se passer de bois. En novembre 1601, des arrêts analogues retirent leurs droits aux habitants d'Oust, Ustou, Ercé et Aulus. À partir de 1600, le nouveau seigneur de Massat, Henri-Gaston de Foix-Rabat, essaie de faire respecter l'arrêt de 1591, se fait confirmer « maître et propriétaire des forêts » par le Parlement de Toulouse en 1613.

Les habitants de Massat n'ont pas la chance de ceux de Soulan, Henri-Gaston de Foix-Rabat se montrant intraitable. Une longue suite de procès, d'appels, d'insurrections et de dissidences diverses commence : elle ne s'éteindra qu'en 1763. Henri-Gaston de Foix-Rabat, puis son fils Pierre-Gaston, multiplient les pressions : condamnation des consuls à de lourdes amendes, pose de chaînes sur l'Arac pour empêcher le flottage du bois, contraintes diverses dénoncées par les habitants. En 1637, le Parlement de Toulouse est à nouveau saisi : il ordonne en 1639 que les habitants soient associés à une nouvelle définition du droit forestier. Le seigneur fait appel, multiplie les tracasseries ; en 1646, ses administrés se révoltent, pillent, brûlent et rasent le château du Quer de Massat, tour, bâtiments, granges et dépendances compris. Nouveau procès, nouvelles procédures, intervention du pouvoir royal qui s'émeut des exactions de certains seigneurs envers leurs sujets : en 1650, 1651 et 1658, les Foix-Rabat sont condamnés, se voient interdire de lever des troupes pour mener des actions de guerre sur leurs terres. Les habitants n'honorent pas leur engagement de reconstruire le château. En 1663, une rébellion armée éclate à Massat, obligeant l'intendant Pellot à faire donner la troupe.

Ce sont cette insurrection et la reprise en main de l'intendant Pellot que mentionne le chevalier de Froidour en 1667. De manière symptomatique, cet esprit brillant issu de la noblesse ne cite que les torts des habitants, rebelles à l'autorité…


La vallée de Massat vue depuis la montagne de Biert, à l'ouvert des gorges de Peyremale. La déforestation rend cruciale la question du droit forestier.

L'affaire ne s'arrête pas là, et ne sera soldée que par le rachat – ruineux – en 1763 des droits forestiers par le syndic des habitants aux comtes de Sabran, héritiers des Foix-Rabat. Mais cette conclusion – provisoire – de l'insoumission massatoise ne concerne plus Soulan.

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 Calme XVIIIe siècle

Comparé aux deux précédents, le XVIIIe siècle est une période de paix et de stabilité. Les évènements historiques tragiques se raréfient (tout du moins jusqu'en 1789), mais le nombre de témoignages sur la vie locale augmente : la présence d'archives écrites (registres paroissiaux à partir de 1730, actes notariés à partir de 1735) recèle de précieux renseignements sur les modes d'héritage, les catastrophes naturelles, les épidémies, les procès, les dots, les cessions de parcelles, etc.

La meilleure preuve de la prospérité de cette période est l'accroissement démographique à partir des années 1730, la densité dépassant les cent habitants au kilomètre carré dans l'ensemble du canton de Massat. Ce chiffre représente cinq fois la densité actuelle et continue à croître jusqu'en 1850. De moitié plus fort que la moyenne nationale, il est énorme compte tenu du fait qu'il n'est qu'une moyenne : les bois et les montagnes impropres à la culture occupant une bonne partie des communes, la densité dans les zones effectivement exploitées est très supérieure.
Quelques chiffres donnent une bonne idée de l'entassement humain : à Seix, la population double pratiquement en cinquante ans, passant de 1264 à 2218 habitants entre 1734 et 1788 ; certains villages du massif de l'Arize, comme Rivèrenert, voient la leur tripler dans le même temps.
Le nombre exact d'habitants de Soulan avant 1789 ne nous est malheureusement pas parvenu ; cependant, les registres de l'église montrent qu'il y a, en moyenne entre 1750 et 1770, une soixantaine de naissances chaque année pour vingt-cinq décès. Ramenés à la population de 1789, ces chiffres correspondent à un taux de croissance démographique de l'ordre de 2 % l'an, donc à un doublement de la population en moins de quarante ans. Les premières estimations de population de 1789 donnent 1800 habitants à Soulan et 1300 à Aleu.

L'exemple d'Antoine Descoins Boulanger illustre bien l'extension démographique du XVIIIe siècle : né vers 1630, installé à Buleix où il est boulanger, il vit près de cent ans et ne meurt que dans le premier tiers du XVIIIe siècle. De son mariage, il a deux fils : Paul et Antoine, respectivement nés vers 1668 et 1675. Tous deux font du colportage dans un premier temps (on les trouve cités à comparaître devant la justice pour un arriéré de paiement à un fournisseur de Saint Girons). Antoine fils s'installe ensuite « brassier » (exploitant agricole), mais ne trouve pas à se marier et reste célibataire.

Son frère Paul épouse vers 1690-1695 une fille étrangère à la vallée, du nom de Marie Corneil, peut-être connue sur un trajet régulier de colportage. Il en a quatre enfants :

  • Thérèse, née vers 1695, tardivement mariée en 1743 à Louis Tallieu, d'où quatre enfants (Marie en 1745, Antoine en 1747, Paul en 1749 et Marthe en 1753) ;
  • Jean, né vers 1700, marié avant 1730 avec Marguerite Soula, n'a qu'une fille (Marguerite, née en 1730) du fait du décès prématuré de son épouse en 1735. Il se remarie ensuite avec Anne Tallieu et en a cinq autres enfants (Pierre en 1736, autre Pierre en 1737, Marie en 1740, Anne en 1742 et Louis).
  • Antoine (que l'on appelle Antoine Descoins Paulet parce qu'il descend de Paul), né vers 1700, cultivateur à Buleix, épouse Marie Souquet en 1730 et en a onze enfants (Pierre en 1731, Marie en 1733, Marguerite vers 1733, Antoine en 1736, Françoise en 1738, Thérèse en 1741, Hyacinthe en 1742, autre Marie en 1744, Anne en 1746, autre Pierre en 1748 et enfin Jean en 1750).
  • Pierre (que l'on appelle Pierre Descoins Bourdou parce qu'il a dû habiter provisoirement à l'étage d'une grange ou bourdau, autre signe de l'explosion démographique), tard venu puisque né vers 1715, d'abord cultivateur puis tailleur d'habits, marié avec Anne Caours en 1744, et qui a six enfants (Marthe vers 1745, Antoine en 1747, Paul en 1749, autre Marthe en 1753, Marie en 1760, et autre Marie en 1763).


Buleix (qui se prononçait « Bulèch »
et qui est écrit Bulège sur la carte de Cassini.

Ce décompte permet d'établir que l'unique fils marié de notre boulanger du XVIIe siècle a eu 4 enfants et 27 petits-enfants (et plus de cent arrière-petits-enfants, procurant un bon jeu de piste au généalogiste du XXe siècle). Son cas n'est pas isolé : le XVIIIe siècle voit un accroissement sans précédent de la population. Pourtant, dès 1667, Froidour s'étonnait déjà de la densité de population dans ces vallées qu'il trouvait ingrates, et employait une formule dont il avait le génie : « dans ces vallées les gens pullulent comme les rats dans une grange. »

© Christophe Chazot 2003.
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