Un contexte historique mouvementé

 Avant la Renaissance

Sans remonter trop loin (des vestiges gallo-romains ont été découverts à Chanaleilles), la fin du Moyen-Âge en Gévaudan a été marquée par la guerre de Cent Ans dont plusieurs batailles se sont livrées dans la région. On se souvient qu'au XIVe siècle Saint Flour, actuelle sous-préfecture du Cantal, avait vaillamment barré la route de Clermont aux troupes anglaises venues de Guyenne. Plus près de Thoras, c'est au siège de Châteauneuf-de-Randon qu'avait péri Bertrand du Guesclin en 1380, après avoir partiellement débarrassé le pays des bandes de routiers qui le désolaient (1361 : pillage du monastère de Saint-Chaffre, installation dans Brioude fortifiée de Seguin de Badefol et de sa bande de routiers), et Saugues garde le souvenir de cette longue guerre (Tour des Anglais, tombeau dit du Général Anglais – dans lequel personne n'est enterré).

L'histoire a également retenu une grande famine en 1482 (causée par une tempête qui a détruit les récoltes), un bref retour dévastateur des bandes de routiers en 1523 et trois épidémies de peste en 1521, 1547 et 1578 (cette dernière faisant deux mille morts à Mende).

 De la Renaissance à la fin du XVIIe siècle : les guerres de religion

Historiquement, l’époque qui nous intéresse est troublée, tant par l’extension de la réforme protestante (Luther a placardé ses « quatre vingt quinze thèses » à Wittenberg en 1521) que par les affaires de cour.

En 1560, François II meurt et est remplacé à la tête du royaume par son jeune frère Charles IX, à peine âgé de dix ans, et leur mère Catherine de Médicis assure la régence.
En 1562, après une accumulation de tensions, de débats houleux et de procès d’intentions réciproques, commencent les guerres de religion qui vont ensanglanter le Midi et toucher Thoras beaucoup plus directement que les affaires de cour. Trois premières guerres se succèdent (1562-63, 1567-68, 1568-70), à l’issue desquelles les protestants sont défaits et le massacre de la Saint Barthélémy perpétré (24 août 1572). François Astorg de Peyre - Cardaillac, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, fait partie des victimes de cette journée funeste ; sa veuve, Marguerite de Crussol, elle-même ardente calviniste, décide de le venger et en charge son jeune intendant, Mathieu Merle, qui va s'avérer un redoutable chef de guerre et attirer les foudres du parti catholique sur toutes les terres des Peyre, dont Thoras.
Cinq autres guerres éclatent (1573, 1575, 1577, 1580 et 1585-98) au cours des règnes de Henri III (1574-1589) et de Henri IV (1589-1610) jusqu’à la signature de l’édit de Nantes en 1598. Enfin, après la régence de Marie de Médicis (1610-1614) et sous le règne de Louis XIII et de son zélé conseiller Richelieu, une campagne de mise au pas des places fortes protestantes aboutit aux sièges de Montauban en 1621 puis de Montpellier en 1622 – au moment même où les armées royales sont envoyées à grands frais en Saxe et en Thuringe pour soutenir les Luthériens face à l’extension autrichienne dans la guerre de Trente Ans.

Localement, ces guerres sont sanglantes, les deux partis accordant une grande importance aux hauts lieux de la catholicité que sont la basilique Notre-Dame du Puy, l'abbaye de la Chaise-Dieu, celle de Notre-Dame des Chazes, celle de Saint-Chaffre (devenu Le Monastier aujourd'hui) et l'évêché de Mende. Les terres des Peyre, à la frontière des deux partis, sont alternativement ravagées par l'un et par l'autre. L'Ardèche et les Cévennes, acquises à la Réforme, servent de bases au parti protestant, tour à tour mené par Blacons, ci-devant lieutenant du baron des Adrets, l'amiral de Coligny, le prince de Condé et le capitaine Mathieu Merle (qui prend Mende et en incendie la cathédrale). Face à eux, Antoine de La Tour sieur de Saint-Vidal, le sénéchal Rochebonne et l'évêque Antoine de Senectère défendent tant l'église romaine que la branche légitimiste de la famille royale. Aucun des deux partis n'échappe aux querelles intestines et aux ambitions personnelles, qui entraînent leur cortège de nouvelles guerres. Les razzias et les sièges se succèdent de 1562 à 1596 ; la paix du Puy de 1596 est rompue à deux reprises (1621 et 1625) mais rapidement rétablie. Aux razzias en « terre adverse » s'ajoutent les exactions de la soldatesque « amie », dont l'entretien exige la levée de nouveaux impôts, et qui, lorsqu'ils s'en vont, dérobent couvertures et habits aux paysans :

 

Remontrances et doléances au Roi Henri III
par le Tiers-Etat du Gévaudan

Et pour entendre d'où procède la pauvreté et indigence signement de ce tant misérable et désolé pays de Gévaudan, est à savoir que depuis l'an de grâce 1562 il n'a eu loisir de respirer, ayant incessamment souffert toutes les extrêmes misères que suivent de près une cruelle guerre civile, car après avoir satisfait tailles, taillons et autre nature de deniers dépendants de vos expresses commissions, il faut venir à ceux qui ont été imposés pour l'entretien des garnisons, tellement excessives qu'elles reviennent à plus d'un million de livres depuis l'an 1572 jusques au jour présent, chose qui demeure du tout incroyable à ceux qui savent l'assiette et la stérilité du pays, aisés néanmoins à prouver par le verbal et sommaire qui en feront foi.

Et est plus piteusement à considérer l'injustice et cruauté dont nous avons été traités par les gens de guerre, qui étaient soldoyés et entretenus pour notre soulagement et conservation, c'étaient ceux-là qui nous oppressaient, car nous avons payé celui qui nous battait, qui nous délogeait de nos maisons, qui nous rançonnait, nous faisant coucher quelquefois non pas sur la terre, qui nous eût beaucoup été de faveur, étant à couvert, mais sur la neige ou sur la glace pour n'oser approcher de la porte de nos demeures ; et ce qui nous reste le plus insupportable est qu'à leur départ et à notre venue ils en emportèrent les couvertures de nos lits, les robes et habits dont nous et notre famille espérions nous préserver de la violence des froids qui, à la vérité, sont indicibles pour être une des plus rudes et austères montagnes de votre royaume.

Nous ferons donc considérer à votre Majesté quel regret est au pauvre laboureur qui a labouré toute la journée à grand peine et sueur de son corps continue six, sept, huit mois de l'année, puis en un instant se voit privé du fruit de quoi il espérait substanter soi et sa famille et, qui est encore pis, bien souvent comme le paysan s'acheminait à son labourage, le bétail aratoire lui était violentement ravi aussitôt d'un parti que de l'autre. Et est advenu qu'en divers lieux qu'après l'avoir racheté réitérèrent par trois ou quatre fois, et pour cet effet vendu la plus liquide de ses possessions, à la fin ils étaient obligés de laisser perdre le tout, tant pour n'avoir le moyen de le racheter que pour n'avoir espérance de voir jamais fin d'une si misérable et cruelle servitude qui a causé la mort d'infinité de personnes, les uns raides de faim, les autres après avoir gémi et soupiré, gâté toute l'humeur du corps par larmes ont rendu l'esprit accompagnés plutôt du désespoir que d'autre sujet, autres qui ont laissé leurs maisons désertes pour s'en aller en étranger pays d'où l'on ne les a jamais vu revenir.

 

 © Christophe Chazot 2003
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