Famille et transmission des biens

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 Avant le XVIIe siècle : une démographie en dents de scie

Il ne reste pas assez de documents pour reconstituer fidèlement l'évolution démographique de Thoras avant le XVIIe siècle. Quelques chiffres, exceptionnels et isolés, nous sont parvenus au sujet de la baronnie, jetant ça et là un éclairage fortuit dans une vaste zone d'ombre. Moyennant quelques précautions, on peut les compléter de renseignements tirés d'études générales commanditées par l'évêque de Mende ou l'administration royale sur l'état des paroisses de la Margeride, ou de données compilées à partir des actes notariés.

Après la peste de 1348, l'administration royale de Charles V réduit le nombre de feux de Gévaudan de 13 370 à 4 610 feux, pour ajuster l'assiette d'imposition après ce qui a bien dû être une saignée démographique. Toutefois, il s'agit de feux fiscaux, chargés parfois de lever et de payer l'impôt pour plusieurs maisons, qu'il ne faut pas confondre avec les feux allumants qui correspondent peu ou prou aux foyers familiaux. Un feu fiscal peut fédérer jusqu'à vingt feux allumants, et il serait hasardeux de chiffrer précisément les effets de la peste à partir de la réduction des feux de 1348.

Un deuxième dénombrement des feux de Gévaudan date de 1364, toujours dans le but d'ajuster l'assiette de l'impôt, après les pestes de 1361 et 1362 cette fois. Il regroupe les deux fiefs de Thoras et Vazeilles et leur reconnaît en indivision moins de 20 feux fiscaux, ce qui les classe dans les paroisses les moins imposées de tout le Gévaudan (Saugues a 65 feux, Mende plus de 300) mais dans la moyenne : 60 % des collectivités ont moins de 20 feux, et parmi elles 20 % en ont moins de 10.

Enfin, entre 1387 et 1400, suite à la peste de 1372 et à quelques difficultés à recouvrer l'impôt, Charles VI accorde deux nouvelles réductions de feux à Thoras – réductions mineures, mais représentant tout de même entre un cinquième et un huitième de l'assiette d'imposition de 1364.

Après la fin de la guerre de Cent Ans (1453), la démographie repart à la hausse : fortement dans les villes, où les familles ont jusqu'à cinq enfants, plus modérément dans les paroisses rurales. Des statistiques reconstituées sur le XVe siècle ont conclu que, à l'échelle du diocèse :

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 La famille : structure, rôle, relations internes

Dans cette démographie en dents de scie, encochée par les guerres, les épidémies et les catastrophes naturelles, la famille joue un rôle central dans la société rurale parce qu'elle est le vecteur d'entretien, de pérennisation et de transmission du bien immobilier et mobilier qui assure sa survie.

La famille comprend les parents et leurs enfants. Après son mariage, un seul de ces derniers installe son ménage dans le chazal parental, de manière à ce qu'il n'y ait qu'un seul prétendant à l'héritage. Ses frères et sœurs célibataires peuvent demeurer avec lui (et leurs parents survivants, le cas échéant) en travaillant au profit commun jusqu'à ce qu'ils se marient à leur tour ; ils quittent alors le foyer paternel, à l'exception, souvent, de quelque fille qui reste tante et célibataire chez son frère ou son beau-frère.

La taille de la famille-souche élargie ainsi constituée varie au fil des ans et tout le monde, depuis les vieux jusqu'aux jeunes enfants, y est mis à contribution pour produire, gagner, garantir la survie de la famille. Les vieux échangent le maintien de leur condition contre une promesse d'héritage, dûment couchée sur testament enregistré chez le notaire. Choisir un légataire est aussi choisir celui qui s'occupera d'eux dans leur grand âge : la désignation de l'héritier dépasse le souci de transmettre un bien, c'est aussi une affaire de survie.

Dès qu'ils ont six ans, les enfants se voient confier des tâches de proximité, comme la garde du cochon quand on le sort au « commun », l'entretien du poulailler, la garde de brebis et de vaches quand elles ne sont pas confiées au berger pour la pâture. Vers douze ans, on les place comme apprenti ou comme aide, qui chez un tisserand, qui chez un autre laboureur, qui chez un berger languedocien qui vient l'été en Margeride. Ils ne sont pas payés mais simplement nourris et logés. Vers seize ans, ils commencent à recevoir un modeste salaire, versé à leur père qui s'en sert parfois pour éteindre ses propres créances mais surtout pour constituer un pécule à ses enfants en vue de leur mariage. Vers dix-neuf ou vingt ans enfin, les enfants rentrent au chazal paternel ou fraternel, travaillent à son profit jusqu'à leur majorité (25 ans pour les garçons) puis quittent la maison en emportant leur part de pécule quand ils n'ont pas la chance d'être l'héritier.

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 Le mode de transmission des biens : dot, testament

La transmission des biens successoraux se fait à l'occasion du mariage (par la dot ou la soulte inscrite au contrat de mariage) et par testament. On comprend que, pour garantir la conservation indivise du bien immobilier, elle est très inégalitaire dès la fin du XVIe siècle, c’est à dire sous les règnes de Henri III et Henri IV ; elle le restera jusqu'à la fin de l'Ancien Régime.

L'héritier « universel et général » (pour reprendre la formule notariale) est en général le fils aîné. Dans certains cas toutefois, c’est une fille qui hérite, quand une famille n’a pas de garçons, quand leur survie est encore incertaine parce qu’ils sont en bas âge, mais aussi quand la fille a rendu de grands services (après le veuvage de son père, par exemple), ou pour toute autre raison que le notaire n'a pas jugé bon de faire passer à la postérité. Il arrive que certains vieux déshéritent un aîné en lui préférant une fille, un cadet ou un gendre parce qu'ils n'ont pas confiance en l'aîné pour les entretenir dans leur grand âge, mais cela n'apparaît pas sur l'acte notarié. Ces cas restent minoritaires : trois fois sur quatre, c’est un fils qui hérite. Injustes ou pas, les dernières volontés du testateur sont respectées.
Quand l'héritier est encore mineur, la coutume veut que l'usufruit soit confié à un proche (la veuve, typiquement) jusqu'à sa majorité ou à son mariage. Les biens héréditaires comprennent la maison, les champs, le bétail et l'outillage de labour et de tissage, c'est à dire tous les moyens de survie de la cellule familiale.

En lieu et place d’héritage, les garçons puînés reçoivent une soulte, les filles une dot, le jour où les uns et les autres se marient. Ces sommes sont de cent livres au moins, trois à quatre cents assez souvent. À titre de comparaison une vache vaut dans les trente livres, un courtil d'une cinquantaine à une centaine de livres selon sa contenance. Les filles complètent cette dot en argent d'un trousseau et de quelques meubles (souvent réduits à « un coffre en pin fermant à clef » pour ranger le linge) ; garçons et filles reçoivent fréquemment, en surplus, quelques têtes de bétail. Dot et soulte tiennent lieu d'héritage : celui qui les reçoit perd tout droit sur la succession à venir.
Dans les dispositions de dernières volontés du chef de famille, les absents ont tort : les enfants qui ont quitté le toit paternel pour travailler ailleurs contre la volonté de leur père, qui ne donnent plus de nouvelles ou qui ne sont pas rentrés à la date prévue sont simplement déclarés « disparus » sur le testament et écartés de fait de la succession. Refuser de contribuer à la survie de la famille coupe les ponts avec elle.

Enfin, la pratique auvergnate de l'héritage à cinq sous permet de solder à bon compte les droits des prétendants éloignés : sauf dans des cas très particuliers (petit-fils orphelin, filleul, qui reçoivent quelques dizaines de livres), les parents hors de la cellule familiale directe doivent s'en contenter. Rappelons qu'un kilo de pain coûte un sol et demi.

Les contrats de mariage, quant à eux, comportent des clauses d’une grande précision en préparation du cas où l’un des époux viendrait à décéder : les sommes et les biens garantis au survivant sont explicités dès le mariage. L’essentiel de ces contrats de mariage reste toutefois la constitution dotale de la fiancée : biens, sommes d’argent, échéances de paiement, étrennes aux parents, tout y est, permettant de se faire une idée assez nette de la condition des deux familles.

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 Une démographie galopante et ses conséquences

Avant même le XVe siècle, des migrations existent : les besoins de transhumer (pratique mentionnée dès l’Antiquité romaine), de vendre au meilleur prix et d’aller se placer en morte saison font du paysan un grand itinérant - sans parler des scieurs de long, dont l'activité saisonnière est très organisée. Il n'est pas rare de voir les hommes valides partir six mois en hiver, parfois huit, avec leurs fils en âge de travailler ; cela leur permet de rapporter de l'argent frais, argent que le faible rendement de leur exploitation agricole ne leur permettrait pas d'engranger autrement. Les voyages se font à pied et par petits groupes, avec des départs en octobre et des retours entre avril et juin. Pour les jeunes, l'apprentissage est une autre opportunité de départ : on peut se placer chez les tisserands de Saugues, les artisans de Mende, les bergers ou les vanniers de l'Hérault, on peut émigrer pour acquérir un savoir-faire dès qu'on a atteint l'âge légal de la puberté (12 ans pour les filles, 14 pour les garçons) ; on tisse ainsi des liens qui peuvent présager d'un mariage chez l'employeur.

L’orientation générale Nord-Sud des vallées et du réseau routier fixe les débouchés ; dans cette partie de la Margeride, on transhume (ou émigre) préférentiellement vers le Languedoc méditerranéen par la route de Mende, capitale du Gévaudan. Le village de Thoras est une étape secondaire sur le chemin des pèlerins qui relie la basilique du Puy à celles de Saint-Jacques de Compostelle ou de Saint-Gilles du Gard. La route passe en porche sous le clocher de la paroisse, au centre du bourg, puis descend au sud, traverse les hameaux de Taillères, Crouzet et Ventajols avant de passer au pied de Védrines. Sur la paroisse voisine de Chanaleilles, l'ordre du Temple avait bâti un refuge pour les pèlerins et la tradition hospitalière se maintient malgré la disparition de l'ordre. Ces voies constituent autant d'invitations au voyage et au départ. Autre témoignage des déplacements des paysans, les articles importés d'Espagne se vendent en nombre sur les marchés de Saugues, de Brioude, du Puy, et plusieurs habitants du nord du département voient leur patronyme complété d'un sobriquet « L'Espagnol ».

Le village de Ventajols vu depuis la route de Védrines.
(septembre 2002)

 

Le mode de vie et d’héritage s’accommode facilement d’une démographie stable, tout le monde y trouvant peu ou prou son compte moyennant quelques mariages intelligemment arrangés. Les rares chiffres disponibles sur Thoras (compilés à partir de travaux généalogiques, très fragmentaires) pour la période 1580-1620 montrent précisément des familles avec deux ou trois enfants, soit tout juste de quoi assurer le renouvellement des générations et de pérenniser le mode d'exploitation agricole centré sur le chazal  familial et agrémenté des indispensables revenus d'appoint générés par l'expatriation saisonnière. Ces chiffres s'inscrivent dans le prolongement de ceux du XVe siècle, élaborés à partir des dénombrements des feux du Gévaudan.

Mais à partir de 1640, les familles explosent : en une ou deux générations, le nombre moyen d’enfants grimpe à sept, avec des pics à neuf ou onze, atteignant tous l'âge adulte. Comme l’espace communal est entièrement loti dès cette époque, et comme le faible rendement des sols ne permet pas d’implantation nouvelle, aucune création de domaine n’apparaît entre 1637 et 1730. En outre, l’implication de Louis XIII et de Richelieu dans les campagnes dans la guerre de Trente Ans (1618-1648) ayant asséché les caisses de l’état, l’impôt royal augmente fortement à partir de 1640, provoquant des jacqueries partout dans le royaume. Bien que les archives de la cour de justice de la baronnie ne mentionnent aucune révolte, cette augmentation de l’impôt s’est très certainement alliée à la surnatalité pour diminuer les moyens de subsistance des familles, puis acculer les enfants à l’exode dès le XVIIe siècle. Parfois, le premier placé emporte des frères cadets avec lui, et joue pour eux le rôle du chef de famille jusqu'à leur majorité (le généalogiste découvre ces fratries sur les contrats de mariage des cadets).

Pour les garçons des années 1650-1700, la soulte est une incitation au départ vers d'autres régions. A chaque génération, tous les fils – et ils sont nombreux – quittent le pays avant leur majorité, à l’exception de l’unique héritier général. Ceux dont j’ai reconstitué le trajet partent loin, vers la plaine côtière du Languedoc, accueillante pour les migrants : Montfermeil, Grabels, Lavérune (La Vérune, à l'époque), Clapiers, Montpellier surtout. Certains hameaux de Thoras voient ainsi des patronymes pourtant anciens disparaître totalement en une génération. Contrairement à leurs frères, les filles qui ne parviennent pas à se marier sur place ne partent qu’exceptionnellement : en majorité, elles restent célibataires chez leurs parents ou chez leur frère aîné, en travaillant pour le bien-être commun de leur maisonnée.

Pour ceux qui restent au pays, dans un entassement humain que l'on a peine à imaginer aujourd'hui, la vie est dure : les très nombreux documents relatifs à la célèbre affaire de la bête du Gévaudan (1764-1767), les archives militaires du Premier Empire et la mise en place de l'administration au XIXe siècle décrivent tous une Margeride déshéritée et paupérisée, pour ne pas dire miséreuse. Les cantons de Saugues et de Pinols (« dont les noms semblent réveiller l'idée de stérilité et de misère », selon M. Deribier de Cheyssac) sont les plus pauvres du département, en 1823. Mais c'est peut-être une autre histoire.

Le village du Cheylot au nord de Thoras. L'orthographe de son nom a beaucoup fluctué au fil des siècles : Le Cheylo, Le Cheylau, Le Cheyleau, Le Chailo. Sous cette dernière forme, il est facile à confondre avec le Chaila (aujourd'hui Le Chayla d'Ance) qui relevait de la paroisse de Thoras.

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 Des évènements climatiques exceptionnellement graves

Indépendamment de ce qui précède, des guerres fratricides de religion, de l’augmentation de l’impôt et de l’explosion de la natalité, l’époque qui nous intéresse est marquée par un hiver particulièrement rude, entre novembre 1682 et février 1683. Les registres de Me Michel Blanc montrent une très nette recrudescence de testaments pendant ces quatre mois, les testeurs étant tous déclarés « trouvés dans leur lit et atteints de maladie corporelle » y compris ceux qui ont vécu plusieurs années par la suite. Plusieurs trépassent. Il est manifeste que la population a été prise d’une grande inquiétude, le temps d’un hiver, et que les décès ont été nombreux : les registres de sépulture sont incomplets, mais on constate que plusieurs testateurs disparaissent des archives notariales après avoir testé, et que leurs fils sont érigés au rang de chef de maison.
Historiquement, on sait que les hivers 1682, 1683 et 1684 ont été particulièrement rudes dans tout le royaume : en certaines régions habituellement tempérées (la Touraine, par exemple), des chroniqueurs ont avancé qu’un tiers de la population paysanne est morte de froid ou de faim entre 1683 et 1684, les récoltes ayant été catastrophiques trois années consécutives.

Ce terrible hiver n’est pas la cause de départ de mon ancêtre direct, qui avait quitté le Gévaudan avant 1678 (date à laquelle il s'installe à Grabels, dans l'Hérault). On en trouve toutefois des traces dans les actes relatifs à la famille de son frère François, héritier des biens familiaux au hameau de Védrines.

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 © Christophe Chazot 2003
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