Les crises du milieu du XIXe siècle et l'exode

 

Les conséquences du surpeuplement s'aggravent quand celui-ci se double d'une raréfaction des récoltes. Dans une vallée parvenue à un entassement humain sans précédent, entièrement dépendante de l'agriculture, la moindre crise de la production prend des proportions inquiétantes. Preuve de la fragilité de l'équilibre économique et alimentaire, ces crises se répercutent immédiatement sur la courbe démographique d'Aleu et Soulan.

  1837 - 1854 : une série de catastrophes

Une première alerte a lieu à l'hiver 1837 : suite aux intempéries, la récolte de pommes de terre d'automne s'effondre des deux tiers. Pour le paysan, cela signifie que ses provisions de tubercules ne suffisent qu'à deux mois au lieu de six. À l'entrée de l'hiver, sans autre récolte en vue avant le printemps, on comprend ce que cela signifie : la famine. Immédiatement, la courbe démographique s'infléchit, preuve de départs pour d'autres cieux.

Des enfants mendient à l'entrée des Escales, sur la route d'Ercé à Aulus. 
Signe des temps : les voyageurs de la fin du XIX
e siècle se plaignent de voir des mains tendues partout, alors que les témoins des siècles précédents – y compris Froidour, pourtant volontiers caustique – n'en avaient vu aucune.
Autre preuve des difficultés des paysans, les aides financières mises en place par la préfecture pour faire face à la crise agricole sont réparties en quelques jours seulement.

En 1843, c'est le bétail qui est touché : un quart des brebis meurt de cachexie ovine.

Après une accalmie, la crise agricole revient durablement en 1844-1857 ; en plein cœur de la crise, le mildiou ravage les champs de pommes de terre plusieurs années d'affilée en 1845-1850, ce qui constitue une catastrophe majeure compte tenu du rôle éminent de la pomme de terre dans l'alimentation.
En outre, la crise agricole étant générale, elle empêche les hommes de se placer ailleurs : les récoltes sont partout mauvaises, les employeurs traditionnels n'ont momentanément plus le besoin ni les moyens d'embaucher de la main d'œuvre saisonnière. Les sources habituelles des indispensables revenus d'appoint des ménages ariégeois se tarissent, au moment même où la terre, devenue ingrate, ne nourrit plus les surpopulations des vallées. Parallèlement, le prix des denrées flambe, aggravant les conséquences du manque d'argent.
Seul face à ses problèmes, sans épargne, sans autre perspective que celle d'acculer sa famille à la famine, le paysan n'a pas les moyens de tenir longtemps – un ou deux hivers, tout au plus. L'heure du départ massif approche.

Enfin, ce même milieu du XIXe siècle (période charnière à plusieurs titres) voit se succéder plusieurs épidémies mortelles qui se répandent rapidement dans des populations affamées et privées de soutien médical. L'entassement humain, la pauvreté pour ne pas dire la misère, et la précarité de l'hygiène favorisent la propagation des miasmes. L'absence de médecin dans la vallée fait que les malades s'en remettent aux mairies, qui font leur possible avec les maigres moyens dont elles disposent.

La variole emporte plusieurs adultes et beaucoup d'enfants à Aleu et Soulan en 1842. Elle perdure plusieurs années en passant de vallée en vallée, tuant par exemple cent des huit cents habitants de la vallée de Bethmale dans la seule année 1847…

Puis, en 1854, le choléra ramené de Crimée par les troupes de Napoléon III frappe durement Saint-Girons, victime de sa concentration humaine, et atteint les vallées avec des effets atténués. Le plus fort de cette épidémie se situe en septembre-octobre 1854 : l'état civil d'Aleu enregistre vingt-six décès en 1853 (chiffre stable d'une année à l'autre, jusqu'à cette date), cinquante-quatre en 1854 (dont quinze en septembre et dix-neuf en octobre) avant de revenir à dix-neuf en 1855. De sorte que l'on peut estimer à une trentaine le nombre de morts du choléra, soit un quarantième de la population (beaucoup moins qu'à Saint-Girons, qui a perdu un habitant sur dix).
Sur Soulan, un compte-rendu laconique de la municipalité établit le décompte macabre de l'épidémie : du 11 septembre au 15 octobre, trente-huit hommes, cinquante-huit femmes et quinze enfants ont été atteints, et parmi eux quinze hommes, vingt-et-une femmes et onze enfants sont morts. La somme des décès représente un habitant sur quarante-sept…
Sur les deux communes, les cinq semaines d'épidémie ont emporté l'équivalent des deux tiers des morts de la Grande Guerre de 1914-1918.
Le document suivant, extrait des archives de Soulan, montre l'indigence des moyens médicaux pour faire face à l'épidémie :

Traitement du choléra

à Soulan pendant l'épidémie de 1854

1e période : diarrhées, vomissements, crampes.
Prendre cinq gouttes de Laudanum sur un quart de verre d'eau tiède. Réitérer quatre fois d'heure en heure, prendre garde de ne pas mettre plus de cinq gouttes, le remède étant très dangereux.

2e période : vomissements de matières blanches comme du riz crevé, crampes douloureuses, suppression d'urine, froid aux bras et aux mains et aux pieds, et cyanose.
Il faut alors chauffer le malade de couvertures et l'envelopper en quelque sorte de tuiles et surtout de tuiles à canal chaudes. Aider à la réaction par des boissons chaudes (tisane de menthe poivrée qu'on trouve partout). Si cela ne suffit pas, il faut en venir à l'urtication c'est-à-dire frotter fortement les bras et les jambes et même tout le corps du malade avec des orties et le recouvrir ainsi qu'il est dit ci-dessus. Ce moyen manquera rarement son effet. Si l'on obtient la réaction, il faut bien se garder de la laisser perdre, c'est le salut du malade.

C'est à l'issue de cette catastrophe que les municipalités commencent à prendre des arrêtés pour améliorer l'hygiène : éloignement des tas de fumier des habitations, interdiction de garder du foin à l'intérieur des maisons, construction de bassins, creusement de rigoles.

Matériel agricole et bois de chauffe en hiver en 2002, entre Boussan et La Croix (lieu où se dressait l'ancienne église Saint Martin).
La pente et la petitesse des parcelles font que la traction animale et le fauchage à la faux sont encore occasionnellement pratiqués.

  L'exode et la fin d'un monde

La conjugaison de tous ces malheurs simultanés déclenche un exode sans précédent.

L'étagement des cultures en espalier rend leur mécanisation impossible ; les essais, tardifs, d'implantation de culture fruitière de masse restent peu concluants, car ils ne résolvent pas les problèmes du transport et de la vente… et ne remplacent pas la pomme de terre dans l'alimentation quotidienne. Les rendements ne s'améliorent pas assez, la concurrence est rude, la rentabilité discutable malgré un investissement important, et la vie apparaît finalement moins ingrate ailleurs. L'exode, facilité par l'amélioration des communications (fin du percement de la route de Massat en 1826, pose des premiers chemins de fer en 1860-70, inauguration de la gare de Saint-Girons en 1866), par une meilleure alphabétisation et par l'apprentissage du français, s'amorce bien avant la première guerre mondiale qui ne joue pas ici le rôle initiateur qu'elle a eu dans d'autres campagnes : la Grande Guerre ne fait qu'accélérer légèrement un phénomène déjà largement amorcé. Et les vallées, victimes du décalage entre leur niveau de vie et celui des métropoles régionales voisines – voire des pays étrangers et des colonies – se dépeuplent des neuf dixièmes de leurs habitants en cent ans, déstructurant un mode de survie qui avait traversé les siècles et qui avait été énergiquement défendu contre les ingérences seigneuriales et étatiques. La page qui se tourne alors sert de toile de fond à une grande vague de départs de nos ancêtres ariégeois.

Les évolutions démographiques de la vallée de Soulan entre 1804 et 1982 sont données ci-après : on y voit clairement la première vague de départs des années du Premier Empire, l'amorce d'exode en 1837, puis le départ massif après 1854.

Année

Aleu

Soulan

Ariège

1804

1116

2100

196 454

1806

1205

2173

223 097

1820

1069

1999

234 878

1826

1100

2164

247 932

1831

1175

2423

253 730

1836

1343

2511

260 536

1841

1331

2472

264 366

1846

1283

2428

270 535

1851

1204

2230

267 435

1856

1136

2071

251 318

1861

1174

2078

251 850

1866

1130

2111

250 434

1871

1162

2055

246 298

1876

1151

2023

244 795

1881

1076

1876

240 601

1886

1151

1853

237 619

1891

1148

1670

227 491

1896

1032

1727

219 641

1901

974

1688

210 527

1906

921

1680

205 684

1911

790

1547

198 725

1921

695

1509

172 851

1926

595

1110

167 498

1931

531

1105

161 265

1936

516

922

155 134

1946

386

661

145 956

1954

293

544

140 010

1962

204

425

137 192

1968

211

411

138 478

1975

135

390

137 892

1982

127

341

135 428

 Les recensements des deux siècles post-révolutionnaires du département de l'Ariège (colonne de droite) avec le détail des communes d'Aleu et Soulan : toutes les courbes ont la même allure.

L'évolution démographique à Aleu et Soulan de 1804 à 1982, d'après le tableau des recensements. 

Le schéma du départ est à peu près identique partout, et les fortes solidarités traditionnelles y déploient leur plein effet : le premier émigré attire les membres de sa famille et de son voisinage, leur procure un premier logement, leur facilite l'obtention d'un emploi. Toujours travailleur et habitué à des conditions de vie assez frustes, le Couseranais refait sa vie sans ménager sa peine. En l'espace d'une génération, ce sont ainsi des hameaux complets qui se vident pour recréer des communautés d'émigrés dans lesquelles se perpétuent longtemps plusieurs traits de l'ancestrale vie communautaire… et le souvenir tenace du « pays » perdu, avivé par la correspondance ou les visites périodiques aux membres de la famille restés sur place, parmi lesquels figurent souvent les vieux parents, trop âgés ou trop attachés à leur vallée pour se sentir concernés par cette émigration.

Après avoir poussé tous leurs enfants à partir
pour ne pas « passer leur vie à gratter la terre pour ne manger que des patates »,
bien des anciens restent seuls dans leur maison natale,
qu'ils n'abandonneraient pour rien au monde.

Marie Tallieu Mède, veuve Descoins l'Esquéril,
arrière-arrière-grand-mère de l'auteur de ces pages,
devant sa maison au Castet d'Aleu.
Née sous Napoléon III et décédée à la fin du septennat de Vincent Auriol,
elle a été témoin et actrice de la fin de son monde.

© Christophe Chazot 2003.
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