Les
crises du milieu du XIXe siècle
et l'exode
Les conséquences du surpeuplement s'aggravent quand celui-ci se double d'une raréfaction des récoltes. Dans une vallée parvenue à un entassement humain sans précédent, entièrement dépendante de l'agriculture, la moindre crise de la production prend des proportions inquiétantes. Preuve de la fragilité de l'équilibre économique et alimentaire, ces crises se répercutent immédiatement sur la courbe démographique d'Aleu et Soulan.
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Une première alerte a lieu à l'hiver 1837 : suite aux intempéries, la récolte de pommes de terre d'automne s'effondre des deux tiers. Pour le paysan, cela signifie que ses provisions de tubercules ne suffisent qu'à deux mois au lieu de six. À l'entrée de l'hiver, sans autre récolte en vue avant le printemps, on comprend ce que cela signifie : la famine. Immédiatement, la courbe démographique s'infléchit, preuve de départs pour d'autres cieux. Des
enfants mendient à l'entrée des Escales, sur la route
d'Ercé à Aulus. |
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Attestant des difficultés rencontrées par les paysans acculés à la famine, les premières rapines de voisinage apparaissent à Soulan en 1838-1842. On se plaint de larcins, maraudages, chapardages. Des serrures apparaissent sur les portes des maisons. Dans la nuit du 7 au 8 juillet 1842, un champ de seigle est moissonné et sa récolte emportée à l'insu du propriétaire, le père Jean Joseph Coret curé de Saint Pierre. La mendicité se développe, sans atteindre toutefois le statut de métier à temps plein qu'elle a dans les hameaux les plus ingrats des montagnes de Massat. Autre signe des temps, les mairies sont obligées en 1841 de restreindre les heures d'ouverture des cabarets, à cause des scènes d'ivresse qui y dégénèrent souvent en pugilats.
En 1843, c'est le bétail qui est touché : un quart des brebis meurt de cachexie ovine.
Après
une accalmie, la crise agricole revient durablement en 1844-1857 ;
en plein cœur de la crise, le mildiou ravage les champs de pommes de
terre plusieurs années d'affilée en 1845-1850, ce qui constitue une catastrophe majeure compte tenu
du rôle éminent de la pomme de terre dans l'alimentation.
En outre,
la crise agricole étant générale, elle empêche les
hommes de se placer ailleurs : les récoltes sont partout mauvaises,
les employeurs traditionnels n'ont momentanément plus le besoin ni les
moyens d'embaucher de la main d'œuvre saisonnière. Les sources habituelles
des indispensables revenus d'appoint des ménages ariégeois se
tarissent, au moment même où la terre, devenue ingrate, ne nourrit
plus les surpopulations des vallées. Parallèlement, le prix des
denrées flambe, aggravant les conséquences du manque d'argent.
Seul face à ses problèmes,
sans épargne, sans autre perspective que celle d'acculer sa famille à
la famine, le paysan n'a pas les moyens de tenir longtemps – un ou deux
hivers, tout au plus. L'heure du départ massif approche.
Enfin, ce même milieu du XIXe siècle (période charnière à plusieurs titres) voit se succéder plusieurs épidémies mortelles qui se répandent rapidement dans des populations affamées et privées de soutien médical. L'entassement humain, la pauvreté pour ne pas dire la misère, et la précarité de l'hygiène favorisent la propagation des miasmes. L'absence de médecin dans la vallée fait que les malades s'en remettent aux mairies, qui font leur possible avec les maigres moyens dont elles disposent.
La variole emporte plusieurs adultes et beaucoup d'enfants à Aleu et Soulan en 1842. Elle perdure plusieurs années en passant de vallée en vallée, tuant par exemple cent des huit cents habitants de la vallée de Bethmale dans la seule année 1847…
Puis, en
1854, le choléra ramené de Crimée par les troupes
de Napoléon III frappe durement Saint-Girons, victime de sa concentration
humaine,
et atteint les vallées avec des effets atténués.
Le plus fort de cette épidémie se situe en septembre-octobre 1854 :
l'état civil d'Aleu enregistre vingt-six décès en 1853
(chiffre stable d'une année à l'autre, jusqu'à cette date),
cinquante-quatre en 1854 (dont quinze en septembre et dix-neuf en octobre) avant
de revenir à dix-neuf en 1855. De sorte que l'on peut estimer à
une trentaine le nombre de morts du choléra, soit un quarantième
de la population (beaucoup moins qu'à Saint-Girons, qui a perdu un habitant
sur dix).
Sur
Soulan, un compte-rendu laconique de la municipalité établit le
décompte macabre de l'épidémie : du 11 septembre
au 15 octobre, trente-huit hommes, cinquante-huit femmes et quinze enfants
ont été atteints, et parmi eux quinze hommes, vingt-et-une femmes
et onze enfants sont morts. La somme des décès représente
un habitant sur quarante-sept…
Sur les deux communes, les cinq semaines d'épidémie
ont emporté l'équivalent des deux tiers des morts de la Grande
Guerre de 1914-1918.
Le document suivant, extrait des archives
de Soulan, montre l'indigence des moyens médicaux pour faire face à
l'épidémie :
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Traitement du choléra à Soulan pendant l'épidémie de 1854 1e période :
diarrhées, vomissements, crampes. 2e période :
vomissements de matières blanches comme du riz crevé,
crampes douloureuses, suppression d'urine, froid aux bras et
aux mains et aux pieds, et cyanose. |
C'est à l'issue de cette catastrophe que les municipalités commencent à prendre des arrêtés pour améliorer l'hygiène : éloignement des tas de fumier des habitations, interdiction de garder du foin à l'intérieur des maisons, construction de bassins, creusement de rigoles.
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L'exode et la
fin d'un monde
La conjugaison de tous ces malheurs simultanés déclenche un exode sans précédent.
L'étagement des cultures en espalier rend leur mécanisation impossible ; les essais, tardifs, d'implantation de culture fruitière de masse restent peu concluants, car ils ne résolvent pas les problèmes du transport et de la vente… et ne remplacent pas la pomme de terre dans l'alimentation quotidienne. Les rendements ne s'améliorent pas assez, la concurrence est rude, la rentabilité discutable malgré un investissement important, et la vie apparaît finalement moins ingrate ailleurs. L'exode, facilité par l'amélioration des communications (fin du percement de la route de Massat en 1826, pose des premiers chemins de fer en 1860-70, inauguration de la gare de Saint-Girons en 1866), par une meilleure alphabétisation et par l'apprentissage du français, s'amorce bien avant la première guerre mondiale qui ne joue pas ici le rôle initiateur qu'elle a eu dans d'autres campagnes : la Grande Guerre ne fait qu'accélérer légèrement un phénomène déjà largement amorcé. Et les vallées, victimes du décalage entre leur niveau de vie et celui des métropoles régionales voisines – voire des pays étrangers et des colonies – se dépeuplent des neuf dixièmes de leurs habitants en cent ans, déstructurant un mode de survie qui avait traversé les siècles et qui avait été énergiquement défendu contre les ingérences seigneuriales et étatiques. La page qui se tourne alors sert de toile de fond à une grande vague de départs de nos ancêtres ariégeois.
Les évolutions démographiques de la vallée de Soulan entre 1804 et 1982 sont données ci-après : on y voit clairement la première vague de départs des années du Premier Empire, l'amorce d'exode en 1837, puis le départ massif après 1854.
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L'évolution
démographique à Aleu et Soulan de 1804 à 1982,
d'après le tableau des recensements. |
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Vers où part-on ? Vers la région Toulousaine, majoritairement, mais aussi vers les bassins d'emploi dont les Soulanais avaient profité lors de leurs déplacements saisonniers : la côte languedocienne de Cerbère à Béziers et la région Bordelaise, régions traditionnelles de vendanges, ou le Gers, terre d'emploi agricole. Nombreux également sont ceux qui profitent de l'extension coloniale française en Algérie et au Sénégal, et des campagnes de promotion menées par la préfecture (il reste de nombreuses traces de ces campagnes dans les Archives Départementales de l'Ariège). Enfin, beaucoup partent vers la région Parisienne, dont les besoins en manutention, en métiers de cuisine et du bâtiment semblent insatiables (on retrouvera certains de ces migrants sur les barricades de la Commune de 1871). Et en marge de ces grandes destinations existent tous les cas particuliers : emplois administratifs aux quatre coins de la France, douaniers, gendarmes, ouvriers sur les grands chantiers d'état tels que la construction du réseau de chemin de fer, commerces et métiers textiles, menuiserie et ébénisterie, etc.
Le schéma du départ est à peu près identique partout, et les fortes solidarités traditionnelles y déploient leur plein effet : le premier émigré attire les membres de sa famille et de son voisinage, leur procure un premier logement, leur facilite l'obtention d'un emploi. Toujours travailleur et habitué à des conditions de vie assez frustes, le Couseranais refait sa vie sans ménager sa peine. En l'espace d'une génération, ce sont ainsi des hameaux complets qui se vident pour recréer des communautés d'émigrés dans lesquelles se perpétuent longtemps plusieurs traits de l'ancestrale vie communautaire… et le souvenir tenace du « pays » perdu, avivé par la correspondance ou les visites périodiques aux membres de la famille restés sur place, parmi lesquels figurent souvent les vieux parents, trop âgés ou trop attachés à leur vallée pour se sentir concernés par cette émigration.
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Après
avoir poussé tous leurs enfants à partir |
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