L'église à Soulan
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La vallée de Soulan n'est qu'à quatre heures de marche du siège de l'évêché de Couserans, ce qui a très certainement contribué au maintien indéfectible de la catholicité pendant les guerres carolingiennes contre les Sarrasins, l'hérésie Cathare aux XIIe et XIIIe siècles, puis les guerres de religion aux XVIe et XVIIe siècles. Mais la proximité géographique ne suffit pas à expliquer le rôle central joué par la religion dans la vie sociale des paysans couseranais jusqu'au XIXe siècle – rôle qui a survécu à la dissolution de l'évêché en 1797. |
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Sortie
de messe à Saint-Pierre de Soulan, peu après la
guerre de 1914-18. |
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La vallée de Soulan relève de l'évêché de Saint-Lizier, lui-même rattaché à l'archevêché d'Auch.
Saint-Lizier, installée sur la cité que les Romains avaient érigée en Lugdunum Conseranii (la Lyon des tribus réunies) qui a donné son nom au Couserans, est un évêché très ancien. La région aurait été évangélisée dès le premier siècle de notre ère par Vallère ou Valerius, dont le souvenir se perpétue dans le nom de plusieurs églises Saint-Valier et dans le mont Valier qui domine le Couserans. Le premier évêque connu du Couserans est Glicère, qui assiste au concile d'Agde en 506. Le siège épiscopal doit son nom à son cinquième évêque, Lizier (Lliser en espagnol), élu en 696 et qui tient le siège jusqu'à sa mort vers 742. Contemporain des razzias sarrasines de 736 puis de la reconquête de Charles Martel, ce Lizier est, de tous ses successeurs, celui qui est le plus entouré de légendes.
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L'importance de l'évêché n'est cependant pas légendaire, malgré ce que pourrait laisser croire la modestie de l'actuelle bourgade de Saint-Lizier. Aux avant-postes de la chrétienté face aux Sarrasins d'Espagne, qui sont juste derrière les cols, l'évêché (et celui, voisin, de Saint-Bertrand de Comminges) tisse l'essentiel de son réseau de paroisses sous Pépin le Bref (roi de 752 à 768) et surtout de son fils Charlemagne (roi de 768 à 814, empereur en 800). Les paroisses sont organisées en unités administratives autonomes, obtiennent le droit de tenir marché, de bâtir des moulins. A partir du XIIIe siècle, beaucoup voient se constituer des communautés de fidèles régies par des chartes qui précisent, outre les modalités du culte et des processions, les règles de solidarité entre paroissiens : exemption de charges envers les veuves, assistance à leurs enfants, participation des hommes aux travaux d'intérêt commun tels l'entretien de la voirie. L'évêché se maintient jusqu'à sa dissolution en 1797 ; les paroisses couseranaises sont alors rattachées à l'évêché de Pamiers. |
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Héritage de la politique carolingienne d'implantation paroissiale, il n'y a pas moins de quatre églises dans la vallée.
Sur l'actuelle commune de Soulan, la paroisse est Saint-Peÿ, forme patoise de Saint-Pierre. L'édifice du XVIIe siècle a vraisemblablement été construit au Moyen Âge, en remplacement d'un autre ; il sera détruit et remplacé par l'édifice actuel en 1852. Il y a un prêtre et un vicaire à Saint-Peÿ.
Une paroisse annexe, Saint-Martin, se dresse à l'actuel lieu-dit La Croix entre Boussan, Buleix et Saint-Pierre. Au XVIIIe siècle, son édifice est encore debout (il figure au registre terrier de 1731) mais il ne sert déjà plus au culte, probablement à cause de son mauvais état. Sa façade, entièrement démontée, déplacée puis remontée, deviendra celle de la future église de Buleix, construite en 1840. De 1730 jusqu'à cette date, les fidèles de Buleix, Le Pont, Le Castet et des hameaux proches relèvent de l'église du Castet, sur l'actuelle commune d'Aleu.
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Une chapelle, Notre-Dame-de-Serres, se dresse à la sortie sud de Saint-Pierre, c'est-à-dire à proximité de l'ancien château de La Tour. Elle a vraisemblablement été construite à la fin du XVIe siècle grâce à une donation de Dame Marguerite de Serres (Marguerite de Béon, dame de Sainte-Colombe, seigneuresse de Soulan). L'édifice sera, comme les précédents, détruit et remplacé au XIXe siècle par la construction actuelle, plus rustique. Il n'a été élevé au rang de paroisse annexe qu'au XIXe siècle. Les deux autres chapelles (Saint-Joseph, attenante à l'église de Saint-Pierre et qui a depuis été remplacée par la sacristie, et Saint-Jean, située entre Ségalas, Ardichen et Saint-Pierre) n'existent pas au XVIIe siècle. |
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Une autre paroisse annexe domine Aleu depuis le quartier d'Espoueix. Dédiée à Saint-Benoît (Benoît d'Aniane, à l'origine de la règle bénédictine), elle a donné sa fête patronale à Aleu le 11 juillet et en deviendra l'église paroissiale après la Révolution. L'église de Cominac n'ayant été construite qu'en 1833, Saint Benoît sert aussi de paroisse aux hameaux perchés autour de Cominac et Sarraillé, relevant des seigneuries d'Ercé et de Massat. Saint Benoît dispose d'un prêtre recteur permanent.
| Enfin, une dernière annexe de Saint Peÿ, dédiée à Saint Sabin (ou Savin, ermite bénédictin † vers 850), se trouve au village du Castet. D'origine fort ancienne (le chrisme incrusté au dessus de la porte date de l'époque romane ou carolingienne, selon les avis), elle a été plusieurs fois reconstruite. Au XVIIe siècle, l'édifice est déjà vieux d'au moins deux cents ans ; il sera remplacé par l'actuel (dédié à Saint Roch et Sainte Germaine) à la fin XVIIIe siècle comme en témoignent les donations faites à la fabrique dans les années 1798-1803. Le chrisme de l'église
du Castet d'Aleu |
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Suite à la désaffection de Saint-Martin de Soulan, cette paroisse dessert également Buleix et le quartier du Pont, plus proches du Castet que de Saint-Pierre. Comme Saint Pierre et Saint Benoît, Saint Sabin dispose d'un prêtre. |
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Saint Benoît
vue depuis la mairie d'Aleu Ste Germaine St
Roch |
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Si l'église n'exerce pas de pouvoir temporel ou politique, elle n'en occupe pas moins une position centrale dans la vie sociale, directement ou indirectement, qui remonte peut-être à l'organisation des paroisses carolingiennes.
Tous les témoignages s'accordent pour reconnaître au paysan ariégeois d'Ancien Régime un fort esprit religieux. Dans les villages, tout le monde est baptisé le jour de sa naissance, assiste à la messe et aux processions, se marie à l'église et ne voudrait pour rien au monde être enterré hors du cimetière de l'église. Les funérailles n'ont rien à envier à celles décrites dans la Bible : tandis que les hommes emportent le cercueil vers la tombe, un cortège de pleureuses l'accompagne, s'éplorant si ostensiblement que l'évêque est obligé d'y mettre le holà – sans grand succès puisque la pratique subsiste jusqu'au début du XXe siècle. La ferveur religieuse est patente dans les paroisses, la charité chrétienne cimente la solidarité entre habitants de la vallée. Les testaments prévoient souvent un legs au curé, un don pour la reconstruction de l'église, en plus des messes de requiem pour le repos de l'âme du testateur et le pardon de ses péchés. Si les Couseranais entretiennent des relations de défiance avec le pouvoir royal et de prudente méfiance avec leurs seigneurs, ils ne souffrent pas la remise en question du fait religieux et manifestent un indéfectible attachement à l'église.
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La proximité du clergé local avec ses paroissiens renforce leurs relations :
Le rôle de l'église est également visible dans les mœurs : contrairement à une idée assez répandue, le nombre d'enfants nés hors mariage est insignifiant (moins de 1 % pour être précis) avant le début de la déchristianisation du début du XIXe siècle. |
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L'église de Buleix, construite en 1840 en réemployant la façade, démontée, de l'ancienne église Saint Martin, ainsi que ses fenêtres en ogives de pierre taillée. |
De même, la communauté n'abandonne pas une veuve et ses enfants à leur sort : les archives notariales contiennent plusieurs exemples de tutelles prises par les voisins ou les parents sur les biens d'un défunt, non pour en profiter mais pour en garantir le maintien jusqu'à ce que les orphelins soient majeurs. On voit ainsi des enfants de cinq ou huit ans érigés au rang d'héritier général après le décès de leur père, leur mère veuve assurer le rôle de chef de maison (bien que l'époque les tienne pour incapables d'assumer cette responsabilité, d'où le besoin d'un tuteur), la tutelle légale étant assurée par un proche qui remet l'hérédité du défunt au premier enfant marié, une vingtaine d'années plus tard.
L'église remplit également des fonctions administratives et politiques. Elle tient les registres des baptêmes, mariages et sépultures, indispensable mémoire de la communauté. Les prêtres ont évidemment un pouvoir de parole, notamment lors des prêches et des sermons dont on ne saurait trop souligner l'importance dans une société rurale sans écriture et où la transmission des savoirs est verbale. Le prêtre de Saint Peÿ participe officiellement aux grandes délibérations du syndic.
Les hommes d'église jouent également le rôle de médiateur dans bien des affaires privées, et les habitants ont pris l'habitude de compter sur eux au point qu'ils ne peuvent plus s'en passer (cet argument sera mis en avant en 1793 pour réclamer leur retour, après leur exil ou leur emprisonnement en 1791-93).
Pour autant, ni les paroissiens ni même les prêtres ne vivent dans la béatitude, ne serait-ce que parce que ces derniers sont issus de familles paysannes dont ils comprennent et partagent le mode de vie. Périodiquement, l'évêque est obligé de lutter contre les résurgences du paganisme et des superstitions, de rappeler aux cabaretiers qu'ils doivent fermer leur échoppe pendant l'office pour ne pas tenter le croyant, aux curés que leur engagement auprès de l'église ne leur permet plus de participer à toutes les festivités, notamment celles où l'on danse et trinque avec les femmes. La proximité a ses limites... Sur tout cela, l'église joue un rôle moralisateur, sans compromis parfois : en 1784, Jean Galy Montgalas, curé de Saint-Pierre, est en procès contre l'ensemble de ses ouailles pour les avoir publiquement insultées parce que le presbytère (dont l'entretien incombe au syndic) se délabre.
Dans ce monde où la grande majorité des paysans ne sait pas lire, ce tableau serait incomplet sans évoquer le peu d'intérêt manifesté par les catholiques pour l'alphabétisation de leurs enfants. Malgré la présence du presbytère qui dispense une instruction élémentaire à quelques enfants de la vallée, l'alphabétisation est très en retard par rapport aux régions huguenotes : plus de 80 % des paysans déclarent ne pas savoir signer au XVIIIe siècle ; ils sont encore 30 % dans les années 1900, ce qui représente un retard de près d'un siècle par rapport aux communautés protestantes telles que celle du Mas d'Azil, pourtant proche. L'éducation des enfants se limite à ce qui est nécessaire à leur future vie de laboureur et s'arrête dès qu'ils sont en âge de travailler : légitime souci de garantir leur survie et leur intégration dans la vallée, mais aussi perpétuation de leur condition. La carte de l'alphabétisation du XIXe siècle recoupe exactement celle du découpage religieux.
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Procession patronale pour la Sainte-Germaine, co-patronne avec Saint Roch de l'église du Castet d'Aleu après sa reconstruction à la fin du XVIIIe siècle. La fête patronale du 28 août est une occasion de rassembler tout le village, au même titre que les autres grandes fêtes religieuses. La photo, non datée mais manifestement postérieure aux années 1920 de par la présence du poteau électrique, a été prise devant l'épicerie Rogalle, qui tient également cabaret. On notera, autour de l'inscription « Castet d'Aleu » manuscrite, les quilles et la boule en bois du jeu traditionnel mis à la disposition de la clientèle. La boule pèse environ cinq kilogrammes : la quille soulanaise n'est pas un jeu d'enfants … |
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La
dîme et les charges de l'église
L'église prélève la dîme qui s'ajoute aux impôts des administrations royales et seigneuriale. Elle vaut théoriquement un dixième des revenus, parfois moins, parfois plus quand elle s'accompagne de charges supplémentaires qui peuvent atteindre un huitième de la dîme. Bien qu'elle soit collectée par le prêtre de Saint-Pierre, elle ne profite qu'en partie au clergé soulanais : le prêtre touche 300 livres par an, son vicaire 150, les curés d'Aleu et du Castet moins de 100. Le total, qui ne représente qu'un petit tiers des 2000 livres payées annuellement par les paroissiens, est appelé la « portion congrue ». Les récipiendaires n'en vivraient que chichement, s'ils n'avaient d'autres revenus. Ces derniers consistent en :
Obits et casuels comprennent le prix des cierges et les divers frais de sacristie : le prêtre n'en touche qu'une partie.
Malgré ces rentrées d'argent, les hommes de foi cultivent leur potager pour avoir de quoi remplir leur assiette sans se ruiner. C'est leur seule activité agricole : les prêtres ne possèdent pas de prés, donc pas de bétail.
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De gauche à droite : Sainte
Germaine, Saint Hippolyte, sur les vitraux de l'église du Castet d'Aleu (donation de M. Hippolyte Galy du XIXe siècle). |
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©
Christophe Chazot 2003
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