L'école républicaine

 

La scolarisation des enfants de Soulan et Aleu n'attend pas les ministères de Jules Ferry sous la IIIe République : elle commence dès le Premier Empire. Pour autant, sa mise en place doit surmonter plusieurs problèmes financiers ainsi que l'inertie des mentalités. C'est précisément le profond changement de mentalités que révèle l'épopée de l'école au XIXe siècle qui la rend intéressante dans le cadre de cette étude.

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  Les débuts

La première mention d'un enseignant à Soulan date de 1811, date à laquelle l'état civil précise qu'un Antoine Descoins est « instituteur public. » Toutefois, les archives municipales ne gardent aucune trace d'une quelconque délibération ou décision sur l'école ; et comme apparemment ledit Antoine Descoins est le seul à exercer sa profession, il semble probable que seule une infime partie de la population fréquente l'école. Ce n'est que vingt-trois ans plus tard que les municipalités se penchent sérieusement sur la question de l'instruction publique.

 « La Classe » emblématique tableau de Henri Geoffroy (1853-1924) évoquant les débuts héroïques de l'école républicaine.

Après quelques mois de délibérations et de construction budgétaire, les premières écoles municipales sont créées pour la rentrée scolaire 1834. Il ne s'agit encore que d'écoles de garçons, seuls jugés utiles à instruire, et les bâtiments ne sont que d'ordinaires maisons, louées à des particuliers, mais c'est un premier pas. Pendant une dizaine d'années, l'école de Saint-Pierre puis celle d'Aleu dispensent le premier enseignement systématique de la vallée, dans des classes uniques où cohabitent tous les âges, depuis les tout-petits jusqu'aux « grands » de douze ans.

Le programme vise surtout à apprendre à lire, à écrire et à compter. Il bute sur une difficulté de taille : les enfants ne parlent pas le français, et il n'y aucun livre en patois susceptible de servir de manuel scolaire. L'école n'est ni gratuite ni obligatoire, et l'instituteur ne reçoit pas de formation spécifique.

Malgré l'octroi de subventions par la sous-préfecture, le remplacement des maisons louées par des constructions spécifiques tarde, la commune n'ayant pas les crédits nécessaires. Les premières démarches ont lieu dès 1842, mais butent sur la question budgétaire – la mairie de Soulan préférant consacrer ses ressources à la reconstruction du clocher puis de l'église de Saint-Pierre (1835, 1850) et de l'église de Buleix (1840). En cette même année, l'instituteur de Saint-Pierre se plaint d'avoir 84 élèves « et 10 indigents » (élèves dispensés des frais de scolarité) dans son unique classe, ce qui ne lui permet pas de remplir sa mission. Une deuxième salle est louée à un particulier, plus une maison avec jardin pour un nouvel instituteur.
L'église prête son concours à la municipalité et détache une congrégationniste, puis deux, pour ouvrir une école de filles à Buleix, bientôt suivie d'une autre à Saint-Pierre.

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  Les constructions neuves

Après les ministères de Victor Duruy en 1863-1870, puis de Jules Ferry en 1879-1883 des écoles normales d’instituteurs et d’institutrices s’ouvrent à Foix au début de la IIIe République. Il est désormais interdit de faire l'instituteur sans avoir le « Brevet de capacité » et l'instruction devient gratuite et obligatoire. Les nouveaux programmes officiels imposent l'enseignement du français, créant une source de friction avec les parents d'élèves, essentiellement préoccupés de moissons, de semailles et de pâturages, et qui ne comprennent pas que l'instituteur passe du temps à enseigner cette langue.

Le fait que l'instituteur soit salarié de l'état est, aux yeux des paysans, un facteur aggravant de déconsidération, qu'il partage avec tous les fonctionnaires : il n'est pas son propre maître, il dépend du bon vouloir d'un agent pour pouvoir manger à la fin du mois. En un mot, c'est un serf. L'état, qui oublie de payer la solde des gendarmes et des douaniers dès qu'il manque de liquidités, n'est pas étranger à ce dédain méprisant.
Quant aux institutrices, elles sont tout bonnement jugées inaptes à enseigner aux garçons ; il faut dire qu'elles sont, en général, infiniment moins strictes que les mères de famille. Qui plus est, elles sont souvent jeunes et célibataires et sont facilement taxées d'inexpérience avec les enfants.

L'instruction n’est pas facile et s'apparente à un sacerdoce : les garçons s'absentent souvent pour aider leurs parents, les filles sont jugées inutiles à instruire et ratent l'école pour aider au ménage, garder les oies ou les petits frères. Les vacances d'été (qui n'ont de « vacances » que le nom, pour les écoliers) durent toute la saison des labours, soit de fin mai à début novembre. En outre, le français n’est pas la langue maternelle et les élèves ne la pratiquent que dans l’enceinte de l'école, pas à la maison où ils n’appliquent rien de ce qu'ils ont appris dans la journée.

Aux débuts de l'école en Ariège : les écoliers doivent amener chacun une bûche pour chauffer la classe. Un des plus grands porte une hache : il est certainement préposé à la refente des bûches.
 

Compte-rendu de M. Piquemal,
instituteur à Saint Pierre en 1887

La fréquentation scolaire, très régulière en décembre, janvier et février, est pour la moitié environ des élèves irrégulière dès la reprise des travaux agricoles. Le peu d'aisance des parents fait que la plupart emploient leurs enfants dans leur exploitation, dès que ces derniers sont aptes à quelque chose. En dehors des trois mois cités plus haut, l'école n'est garnie que les jours de mauvais temps.

Ce n'est qu'en 1879 que le marché est adjugé pour l'école de Saint-Pierre, pour 16 318,75 F : Jules Ferry vient de prendre son ministère et oblige, par la force de la loi, les municipalités à construire des écoles communales. La bâtisse souffrant de malfaçons et d'infiltrations d'eau dans la partie du préau adossée à la terre, les travaux ne sont officiellement achevés qu'en 1886. En 1882, la mairie loue deux nouvelles salles de classe pour ouvrir l'école de filles, avec deux appartements pour les institutrices, puis deux autres en 1887 pour une classe de garçons et une de filles au Pont. La location d'une maison de Parès et l'achat d'une autre à Galas permettent à la municipalité de Soulan d'ouvrir deux classes satellites (mixtes) en 1893. L'école de filles (actuelle mairie de Soulan) est finalement construite en 1896, après plus de dix ans de délibérations sur divers projets, en remplacement des locaux loués. La République n'entend plus confier à l'église l'instruction de ses filles.

Le hameau de Galas,
dominant le vallon de Régudé, se dote d'une école en 1893.

Sur Aleu, la municipalité suit un schéma analogue, en louant d'abord des pièces à des particuliers, puis en construisant dans les années 1880-90 plusieurs établissements : un principal au chef-lieu (l'actuelle mairie), d'autres plus modestes au Castet d'Aleu, à La Bordasse et à La Trappe. On opte pour des classes mixtes, pour limiter le nombre de constructions.

La multiplication des écoles permet, pour la première fois, aux enfants de pratiquement tous les villages d'accéder à l'instruction sans avoir à faire de longs trajets à pied, impossibles en hiver.

L'école de garçons de Saint-Pierre de Soulan,
construite en 1879-1886. C'est la seule à être toujours en fonction de nos jours.


L'école communale du Castet d'Aleu, dont l'unique classe accueille les enfants du Castet, de Fontale, Le Pont, Buleix, des petits hameaux et des maisons isolées autour de Fontale.

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  L'évolution des mentalités

Malgré des débuts difficiles, l’école devient objet de fierté des villages, en moins d'une génération et au même titre que l'église. Au tournant des XIXe et XXe siècles, les parents font leur possible pour y envoyer leurs gamins, et eux-mêmes assistent en nombre aux cours hebdomadaires pour adultes. La première génération entièrement scolarisée est celle du début du XXe siècle ; l'apprentissage du français, que nombre de parents ne parlent toujours pas bien, est général, et toute la tranche d'âge sait enfin lire et écrire. Fait significatif, les familles réservent des parts importantes de leurs revenus à l'achat des fournitures scolaires.

Faut-il voir dans cet attachement des parents à l’instruction de leurs enfants une marque d’inquiétude face à l’avenir ? Certainement, car à cette époque l’exode est déjà bien entamé. Les certificats d’étude que les élèves, travailleurs par tradition et par intérêt, obtiennent leur offrent la possibilité de s’installer ailleurs, de choisir une autre vie que celle de leurs aïeux – ne serait-ce qu’en leur apprenant une langue pratiquée dans tout l’Hexagone. Fidèles à leur rôle d’éducateurs exigeants, les parents poussent leur progéniture à s’instruire, au détriment de l’aide qu’ils apportent aux travaux des champs. Ils voient l'avenir de leurs enfants hors de la vallée, signe qu’eux-mêmes, à cette époque, ne se satisfont de leur sort que faute de mieux : un net revirement s'est opéré par rapport aux habitudes du XVIIIe siècle où l'enfant revenait toujours s'installer au pays, une fois adulte. L’éducation développe les potentiels, et les lois de Jules Ferry, parachevant magistralement sous la IIIe République l’œuvre que Victor Duruy avait ébauchée sous Napoléon III, atteignent si bien leurs buts pédagogiques qu’elles précipitent l’exode, avec la bénédiction des parents d’élèves.
La plupart de ces parents restent au pays après le départ de leurs enfants, et ce jusqu’à leur mort. Cette abnégation parentale en dit plus long que bien des discours sur l'évolution des mentalités qui s’est opérée depuis Napoléon I
er.

 

L'école d'Aleu,
actuelle mairie.

L'école de La Trappe, à l'extrémité de la commune d'Aleu. Sa présence, à proximité de l'école de La Bordasse, atteste de la vitalité démographique de la société couseranaise dans la deuxième moitié du XIXe siècle.


 

Vue depuis le haut du Castet d'Aleu, 
cette perspective montre l'école à gauche, le quartier du Pont à sa droite, et Buleix dans la pente à l'arrière-plan.

Les compositions françaises qui suivent sont tirées du cahier d'un écolier de treize ans de l'école du Castet d'Aleu. Rédigées en 1915 (l'année de son certificat d'études) et 1916, en pleine guerre, elles témoignent d'une époque aujourd'hui révolue.

9 novembre 1915
Dites ce que vous faites à la maison après la classe du soir.

À quatre heures tous les soirs nous sortons de la classe. Le maître nous accompagne jusque sur la route.
Alors nous nous divisons en deux groupes : l'un se dirige vers Buleix, l'autre vers Le Castet. Je fais partie de ce dernier groupe.
En route, nous causons, nous rions, nous jouons quelquefois aux billes.
J'arrive à la maison. Je me débarrasse de mon sac d'écolier que je pends à un clou contre le mur. Puis je vais embrasser maman qui est à côté de la fenêtre, l'aiguille aux doigts.
Ensuite elle me charge de quelques commissions, je vais au bûcher faire la provision de bois pour la veillée, chez l'épicier acheter quelquefois du sel, du poivre, du sucre, etc. Je descends à la cave chercher un litre de vin pour le souper.
« Maintenant étudie tes leçons et fais tes devoirs pendant que je prépare le souper » me dit maman.
Je m'installe à table avec livres et cahiers et je fais mes devoirs.

26 janvier 1916
Comment se conduit un bon fils ?
L'avez-vous toujours été ?
Donnez des exemples.

Un bon fils doit être obéissant, respectueux et reconnaissant envers ses parents.
Quand ils nous commandent d'aller faire une commission, il faut y aller tout de suite et ne pas ronchonner. Quelquefois aussi je m'amuse, maman m'appelle, je m'amuserais bien mais j'y vais.
Si nos parents ne savent pas bien le français il ne faut pas se moquer d'eux quand ils parlent car ils ne sont pas allés à l'école comme nous.
Quand ils seront vieux et qu'ils ne pourront pas beaucoup travailler, je travaillerai pour eux et s'ils sont malades je les soignerai.

29 janvier 1916
Dites comment se passe chez vous la veillée d'hiver.

Voici comment se passe chez nous la veillée d'hiver.
Après le souper on met deux ou trois grosses bûches dans le feu. Chacun se met à sa place accoutumée au coin du feu. Maman tricote un bas. Moi je lis haut le journal pour que maman entende. Toutes les fois où je ne lis pas le journal, je fais mes devoirs ensuite j'étudie mes leçons tout en me réchauffant.
Dans l'âtre les bûches flambent. On entend leur pétillement. L'eau s'écoule en bourdonnant aux extrémités des bûches. L'écorce éclate avec un petit bruit sec. Un grillon jette parfois un petit cri-cri. Les chats ronronnent au coin de l'âtre. Dehors on entend la bise siffler, les volets taper, et la pluie battre les vitres.
Tout en se chauffant on éprouve du plaisir mais la tristesse monte au cœur à la pensée des soldats qui se battent engourdis par le froid, et les pieds dans l'eau. Mais quand même ils ont bon courage.
J'aime bien les soirées d'hiver.

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  Évolution du niveau d'instruction par profession entre 1828 et 1893

Source : registres du recrutement militaire du 9e Régiment d'Artillerie de Foix
    NB : par nature, ce tableau ne concerne pas les filles.

Légende :
    NL NE : ne sachant ni lire ni écrire
    L NE : sachant lire mais pas écrire
    L E : sachant lire et écrire
    IP : ayant suivi l'instruction de l'école primaire (créée en 1882 sous la IIIe République)

 

1828-1829

1852-1853

1892-1893

NL NE

L NE

L E

IP

NL NE

L NE

L E

IP

NL NE

L NE

L E

IP

Salariat agricole

84,3 %

8,3

7,2

-

89

5,4

5,4

-

17,2

 

 

 

Cultivateur

80,2

5,04

14,7

-

69,9

1,8

28,2

-

16,8

 

 

54,3

Métiers de la forge 

36,4

12,1

51,5

-

13,3

0

86,6

-

0

 

 

 

Mineur

91,4

2,8

5,7

-

63,2

0

58,3

-

12,5

 

 

 

Tailleur d'habits

57,1

19

23,8

-

55

5

40

-

0

 

 

 

Métiers du bois

33

0

66

-

16,6

0

83,3

-

0

0

100

0

Métiers du cuir

35,7

0

64,2

-

20,8

4,1

75

-

0

 

 

 

© Christophe Chazot 2003-2005.
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