Cantate BWV 122
Das neugeborne Kindelein

Création :

Leipzig, dimanche 31 décembre 1724

Destination :

Premier dimanche après Noël

Péricopes :

1. Épître aux Galates IV, 1-7 : Dieu a envoyé son fils pour nous libérer du péché et nous conférer l’adoption.

2. Évangile de Luc II, 33-40 : la prophétie de Siméon ; la prophétesse Anne ; la vie cachée de Jésus à Nazareth.

Auteur du livret :

Non précisé

Adaptation du cantique homonyme de Cyriakus Schneegaß (1597)

Instrumentation :

Trois flûtes à bec, deux hautbois et un taille de hautbois, deux violons, viole, basse continue.

Voix :

Solistes soprano, alto, ténor, basse

Chœur à quatre voix

Mouvements

1. Chœur  « Das neugeborne Kindelein » (chœur, sol)

            Hautbois I&II, taille, violons I&II, viole, continuo.

2. Aria « O Menschen, die ihr täglich sündigt » (basse, ut)

            Continuo

3. Récitatif « Die Engel, welche sich zuvor » (soprano, SI b)

            Flûtes I,II,III, continuo

4. Aria et choral « O wohl uns, die wir an ihr glauben / Ist Gott versöhnt und unser Freund »

(soprano, alto, ténor, ré)

                                     Violons et violes à l’unisson, continuo

5. Récitatif « Dies ist ein Tag, den selbst der Herr gemacht » (basse, SI b – sol)

            Violons I&II, viole, continuo

6. Choral « Es bringt das rechte Jubeljahr » (chœur, sol)

            Hautbois I et violon I sur le soprano

hautbois II et violon II sur l’alto

            taille et viole sur le ténor

            continuo.

Commentaires

Bach nous a laissé trois cantates pour le dimanche après Noël, très différentes les unes des autres et qui sont, par ordre chronologique :

-          « Tritt auf die Glaubesbahn » BWV 152 (30 décembre 1714)

-          « Das neugeborne Kindelein » BWV 122 (31 décembre 1724)

-          « Gottlob ! nun geht das Jahr zu Ende » BWV 28 (30 décembre 1725).

Dans BWV 152 (« Marche sur le chemin de la foi ») et BWV 28 (« Dieu merci ! voici que l’année touche à sa fin »), l’office est mis à profit soit pour rappeler à l’assemblée des fidèles quelques bonnes résolutions pour l’année qui s’annonce, soit pour rendre grâce à Dieu pour celle qui s’achève ; BWV 122 vient compléter la palette musicale du cantor et propose une cantate-sermon qui rappelle quelques fondements de la foi.

Le cantique de Noël « Das neugeborne Kindelein » que Melchior Vulpius a composé en 1609 sur le poème de Cyriakus Schneegaß se rapporte à la Nativité. Le cantor ne se contente pas de le reprendre dans BWV 122 : sa mélodie, ample et simple, aurait pu s’accommoder d’une mise en musique certes fervente et jubilatoire mais inapte à remplir son rôle édificateur de sermon. Pour arriver à ses fins, le compositeur s’écarte de la partition de 1609, déséquilibre volontairement son discours, amplifie les contrastes du texte en y introduisant des rajouts pour pouvoir ensuite y ramener l’harmonie et la réconciliation. L’étude de l’apport de Bach (et de son parolier) au Lied original révèle ainsi plusieurs des préoccupations du cantor et quelques-unes des méthodes qu’il emploie pour adapter un matériau existant à la prédication du jour ; accessoirement, elle expose plusieurs techniques d’harmonisation d’un même choral.

 

Réemploi des sources

Des quatre quatrains du poème original de Cyriakus Schneegaß, seuls le premier et le dernier ont été conservés par le parolier anonyme de Bach ; les autres ont été amplement remaniés. De manière détaillée :

-          le premier quatrain, inchangé, constitue le texte du premier chœur ;

-          le deuxième a été étoffé de onze nouveaux vers nettement dramatiques, puis scindé en deux pour former l’aria « O Menschen, die ihr täglich sündigt » et le récit « Die Engel, welche sich zuvor » ;

-          le troisième forme le texte du soprano et du ténor dans « O wohl uns, die wir an ihr glauben », tandis que l’alto chante un couplet entièrement nouveau (« Ist Gott versöhnt und unser Freund ») ;

-          le récitatif « Dies ist ein Tag, den selbst der Herr gemacht » est également inédit ;

-          le dernier quatrain du cantique constitue le dernier chœur.

La mélodie de Melchior Vulpius, quant à elle, apparaît en quatre endroits mais sous quatre formes différentes, marquant sans pesanteur la parenté de la cantate avec l’ancien cantique :

-          dans le premier chœur, sous forme de choral harmonisé à quatre voix ;

-          dans le récitatif « Die Engel, welche sich zuvor » où elle est confiée aux trois flûtes ;

-          dans l’aria en trio, où l’alto la reprend, intacte mais sur un texte inédit, au milieu des inventions du ténor et du soprano ;

-          dans le choral final, en sobre homophonie.

Pour le fidèle assidu au culte, il ne fait nul doute que « Das neugeborne Kindelein » sonne comme une forme développée de l’ancien choral. Si telle n’avait pas été l’intention de Bach, il aurait pris beaucoup plus de libertés avec l’héritage musical et littéraire du siècle précédent.

 

Les différents tableaux de la scène

Le début de la pièce n’a rien de grandiloquent. En accord avec la simplicité du Lied et du poème, refusant toute solennité, Bach reprend le ton résolument pastoral de sol mineur pour traduire l’atmosphère de la crèche et le sincère recueillement du chrétien devant la scène de la Nativité. À l’écoute des premières mesures, on pourrait croire à une pièce intimiste de facture très classique, presque rassurante de conformisme et de félicité : le chœur « Das neugeborne Kindelein » est une harmonisation très respectueuse et relativement concise du cantique original, sereinement insérée vers par vers dans un mouvement instrumental ample et élégamment syncopé. Aucune emphase : la minceur de l’effectif instrumental est d’autant plus nette que les hautbois suivent les cordes colla parte comme pour unifier leur contribution (l’unisson symbolisant la réconciliation).

 Le ton change radicalement au deuxième mouvement, dont le texte et la mise en musique font voler en éclats l’héritage de l’ancien Lied. Dès la première mesure, l’orgue et le continuo quittent leurs rôles d’accompagnateurs discrets et se lancent dans une succession violente d’envolées râpeuses, toutes en faux accords et en divagations contraires et inabouties, brèves embardées désordonnées qui s’emboutissent sur la dissonance suivante comme sur les murs d’un labyrinthe. La basse soliste leur emboîte le pas et maltraite le texte de la même manière, en envolées se terminant toutes par une chute. La tonalité d’ut mineur voit sa noirceur renforcée par de nombreuses altérations, le rythme est précipité et chaotique, le mouvement éperdu. Il ne se dégage de ce début de mouvement aucune harmonie mais une profonde sensation d’inquiétude, de vaine agitation, d’impasse. En adoptant ainsi un traitement comparable à celui du choral pour orgue BWV 646 « Wo soll ich fliehen hin » (« Où dois-je m’enfuir, / Chargé que je suis / De si graves et nombreux péchés », lui-même repris d’un aria perdu de la cantate homonyme BWV 188), Bach insiste sur l’importance du péché, que le texte ne cite pourtant explicitement qu’au premier vers. Depuis la chute d’Adam dans l’imparfaite condition humaine, toutes les actions terrestres sont vaines, l’homme reste captif du labyrinthe de ses illusions, prisonnier de sa dimension. Le traitement musical noircit à dessein le pessimisme des nouveaux vers incorporés au texte. Ce n’est que sur l’évocation des « clameurs jubilatoires » des anges que la pièce connaît une relative accalmie, le continuo adoptant alors une dynamique moins heurtée. Cette accalmie ne dure pas : elle est rapidement emportée par la reprise des premiers vers et de leurs dissonances appuyées.

Dans le récit « Die Engel, welche sich zuvor », la ligne mélodique du soprano ne parvient pas tout de suite à se défaire cette imperfection, de cette vaine errance, de cet inconfort inquiet. Les deux premiers vers (« Les anges, qui jusqu’alors / Vous craignaient comme des maudits ») justifient le maintien de cette discordance ; puis, sur les deux vers suivants (« Emplissent maintenant le ciel du chœur le plus grandiose / Pour se réjouir de votre salut »), la mélodie du choral réapparaît dans le trio de flûtes, cristallin. On remarque que les mots « Luft » (ciel) et « höhern » (le plus grandiose), traités en envolées aiguës, se détachent comme le font « Gott » (Dieu) et « Paradies » dans les lignes suivantes. Lignes où transparaissent de plus en plus de signes de l’alliance : le sopraniste évolue vers une mélodie plus retenue, le chœur muet des anges symbolisé par le trio de flûtes apaise progressivement l’accompagnement, la descente sur « wiederum auf Erden » (« … sur Terre vous apportera ») annonce l’arrivée de la bénédiction, la naissance du sauveur parmi les hommes, en transcription directe du texte. Après cette progression vers le beau, le récitatif se conclut par une exhortation à rendre grâce (sans reprendre les errances initiales, contrairement au mouvement précédent) et l’annonce de la nouvelle Alliance.

Rendre grâce : l’aria suivant s’ouvre sur un rythme à trois temps du continuo, calme et discrète danse en sicilienne qui laisse pressentir dès les premières mesures que l’harmonie et l’alliance vont enfin se retrouver dans la musique. L’alliance reste figurée au début de la partie chantée : tandis que l’alto entonne la sereine mélodie du Lied sur des paroles inédites, le soprano et le ténor l’encadrent en faisant l’inverse, c’est-à-dire en reprenant le texte original sur une mélodie nouvelle, enveloppant la douceur du cantique dans d’harmonieuses vocalises. L’Alliance se matérialise enfin quand les trois voix se rejoignent sur « Gott ist mit uns und will uns schützen » (Dieu est avec nous et il veut nous protéger), achevant d’harmoniser les trois voix en renouant avec le ton pastoral du premier mouvement. L’ensemble de cet aria en trio est en ré mineur, la gamme de la ferveur, et ne se départit jamais de son rythme à trois temps, tandis que le trio de cordes appuie la voix centrale… Le contraste avec les deux mouvement précédents et l’omniprésence du Dieu trinitaire et généreux confèrent à cette partie, malgré son apparente complexité, une grâce qui en fait une petite merveille d’élégance et de ferveur intérieure dans un monde jusqu’alors entaché de laideur.

Après le récit de basse « Dies ist ein Tag, den selbst der Herr gemacht », infiniment plus calme, confiant et emphatique que l’aria « O Menschen, die ihr täglich sündigt », et dont le texte résume tous les thèmes précédemment évoqués, la cantate se conclut par un choral homophone à quatre voix, reprenant sur un rythme guilleret et jubilatoire la mélodie du Lied de 1609. Après l’insistance sur les conséquences de la chute d’Adam et sur la vanité des actions terrestres, après un trio chargé d’émotion qui met en lumière la réconciliation parfaite, les fidèles retrouvent la paix intérieure (ainsi que la tonalité et l’ambiance du cantique original) par la naissance de Jésus Christ et s’en félicitent… exactement comme le clame le texte : « Allons ! l’heure est venue de chanter / Le petit Jésus détourne toutes les souffrances. »

 

Les motivations du compositeur

Comme on le comprend, aucun des rajouts opérés par Bach et son parolier n’est gratuit ; ils transforment l’ancien cantique en une cantate moderne illustrant clairement les péricopes du jour :

-          « Vois, cet enfant est là pour la chute et le relèvement de beaucoup en Israël » (prophétie de Siméon, évangile de Luc II, 34) ;

-          « Lorsque vint la plénitude du temps, Dieu envoya son fils […] afin de racheter les assujettis à la Loi, afin de vous conférer l’adoption filiale. Et parce que vous êtes des fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l’esprit de son fils qui crie Abba ! Père ! de sorte que tu n’es plus esclave mais fils, tu es aussi héritier de par Dieu. » (épître aux Galates IV, 4-7).

Chute, écrasement par le poids du péché, misère de la condition humaine, vanité des œuvres, gratuité de la rédemption opérée par la venue du Christ : à l’évidence, « Das neugeborne Kindelein » s’adresse à une assemblée luthérienne, laquelle ne manque pas d’appréhender ces rappels de quelques thèses maîtresses du grand réformateur. Nous sommes le dimanche 31 décembre 1724, au cœur de l’hiver, au basculement de l’année : il convient, à cette occasion, de rappeler quelques fondements de l’engagement chrétien…

De plus, ce rajout n’est en rien le remodelage hâtif d’un poème ancien, mais s’articule clairement selon les moments schématiques de la rhétorique. Croire que la variété des styles et des voix ne cherche qu’à éviter la monotonie du discours masque la structure profonde de la cantate, laquelle, résolument durchkomponiert, obéit à l’évidence à un schéma global. Comme quoi la musique du XVIIIe siècle était bien pensée comme un discours, et non comme un tableau ou une succession déliée de tableaux.

Enfin, il est clair que Bach n’a pas voulu effacer l’héritage du choral : « Das neugeborne Kindelein » est un superbe exemple de réemploi d’un matériau ancien chargé d’interprétations et de symboles nouveaux, prolifération typique de la démarche baroque.

Texte en Allemand

Texte en Français

1. Chœur

            Das neugeborne Kindelein

            Das herzliebe Jesulein

            Bringt abermal ein neues Jahr

            Der auserwählten Christenschar.

2. Aria (Basse)

            O Menschen, die ihr täglich sündigt,

            Ihr sollt der Engel Freude sein,

            Ihr jubilierendes Geschrei,

            Daß Gott mit euch versöhnet sei,

            Hat euch den süßen Trost verkundigt.

3. Récitatif (Soprano)

            Die Engel, welche sich zuvor

            Vor euch als vor Verfluchten scheuen,

            Erfüllen nun die Luft im höhern Chor,

            Um über euer Heil sich zu erfreuen.

            Gott, so euch aus dem Paradies

            Aus englischer Gemeinschaft stieß,

            Läßt euch nun wiederum auf Erden

            Durch seine Gegenwart vollkommen selig werden :

            So danket nun mit vollem Munde

            Vor die gewünschte Zeit im neuen Bunde.

4. Aria (Soprano, Alto, Ténor)

A :        - Ist Gott versöhnt und unser Freund,

S+T :    - O wohl uns, die wir an ihr glauben,

A :        - Was kann uns tun der arge Feind ?

S+T :    - Sein Grimm kann unsern Trost nicht rauben ;

A :        - Trotz Teufel und der Höllen Pfort,

S+T :    - Ihr Wüten wird sie wenig nützen,

A :        - Das Jesulein ist unser Hort.

S,T,A :  Gott ist mit uns und will uns schützen.

5. Récitatif (Basse)

            Dies ist ein Tag, den selbst der Herr gemacht,

            Der seinen Sohn in diese Welt gebracht.

            O sel’ge Zeit, die nun erfüllt !

            O glaubigs Warten, das nunmehr gestillt !

            O Glaube, der seine Ende sieht !

            O Liebe, die Gott zu sich zieht !

            O Freudigkeit, so durch die Trübsal dringt

            Und Gott der Lippen Opfer bringt !

6. Choral

            Es bringt das rechte Jubeljahr,

            Was trauern wir denn immerdar ?

            Frisch auf ! itzt ist es Singeszeit,

            Das Jesulein wendt alles Leid.

1. Chœur

            Le petit enfant nouveau-né,

            Le petit Jésus adoré du fond du cœur

            Apporte encore une fois la nouvelle année

            A la légion des chrétiens, ses élus.

2. Aria (Basse)

            Hommes, qui péchez quotidiennement,

            Vous êtes destinés à faire la joie des anges.

            Leurs clameurs jubilatoires,

            Par lesquelles Dieu se réconcilie avec vous,

            Vous ont annoncé la douce consolation.

3. Récitatif (Soprano)

            Les anges, qui jusqu’alors

            Vous craignaient comme des maudits,

            Emplissent maintenant le ciel du chœur le plus grandiose

            Pour se réjouir de votre salut.

            Dieu, qui du Paradis

            Et de l’angélique communauté vous avait chassés,

            A présent sur Terre vous apportera

            Par sa présence un entier salut :

            Aussi remerciez-le maintenant à pleine voix

            De cette heure tant attendue, dans la nouvelle alliance.

4. Aria (Soprano, Alto, Ténor)

A :        - Puisque Dieu nous est réconcilié et qu’il est notre allié,

S+T :    - Bienheureux sommes-nous, nous qui croyons en lui,

A :        - Que peut nous faire le malin ennemi ?

S+T :    - Sa fureur ne peut nous priver de notre réconfort ;

A :        - Bravant le diable et la porte des enfers,

S+T :    - Leurs accès de rage ne leur serviront à rien,

A :        - Le petit Jésus est notre crèche.

S,T,A :  Dieu est avec nous et il veut nous protéger.

5. Récitatif (Basse)

            Ceci est un jour que Dieu en personne a fait par sa volonté,

            Qui apporte son fils en ce monde.

            O heure bénie, qui maintenant s’accomplit !

            O attente fidèle, désormais apaisée !

            O foi, qui voit son but !

            O amour, que Dieu tire à lui !

            O joie, qui chemine au milieu de l’affliction

            Et porte à Dieu l’offrande de ses lèvres !

6. Choral

            Voici venir l’année jubilaire,

            Que craignons-nous encore ?

            Allons ! l’heure est venue de chanter :

            Le petit Jésus détourne toutes les souffrances.

 


© Christophe Chazot, 2000

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