Cantate BWV 106
Gottes Zeit ist die
allerbeste Zeit
(Actus tragicus)
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Création : |
Mühlhausen, date inconnue (entre 1707 et 1714) |
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Destination : |
Service funèbre |
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Auteur du livret : |
Non précisé |
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Instrumentation : |
Deux flûtes à bec, deux violes de gambe, basse continue. |
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Voix : |
Solistes soprano, alto, ténor, basse Chœur à quatre voix |
1. Sonatina (MI b)
Tous les instruments.
2. Premier chant;:
2a : chœur « Gottes Zeit ist die
allerbeste Zeit » (chœur, MI b - ut), tous les
instruments
2b : solo « Ach Herr, lehre uns bedenken » (ténor, ut),
tous les instruments
2c : solo « Bestelle dein Haus » (basse, ut - fa), flûtes
à l'unisson, continuo
2d : chœur, arioso et choral « Es ist der alte Bund - Ja,
komm, Herr Jesu » (chœur sans les sopranos, soprano solo,
fa), tous les instruments.
3. Deuxième chant :
3a : solo « In deine Hände befehl ich
meinen Geist » (alto, si b), continuo
3b : solo, duetto et choral « Heute wirst du mit mir
in Paradies sein - Mit Fried und Freud ich fahr
dahin » (alto, basse, LA b - ut), violes I & II,
continuo.
4 Troisième chant : choral « Glorie, Lob, Ehr und Herrlichkeit » (chœur, MI b), tous les instruments.
Commentaires
Parce qu'il ne comporte ni récitatif ni aria et parce qu'il ne concède rien au piétisme, l'Actus tragicus occupe une place un peu à part dans les cantates de Bach. Par sa forme, cette pièce se rattache à la grande tradition vocale luthérienne qui relie Schütz à Buxtehude, tradition très attentive à rendre la Parole expressive. L'Actus tragicus est conçu comme une succession relativement compacte de chœurs et de soli proches des petits concerts spirituels et des symphonies sacrées chers à la liturgie réformée allemande.
En se basant sur des analyses stylistiques, certains spécialistes situent la composition de « Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit » entre 1710 et 1714 ; d'autres, et non des moindres, la font remonter jusqu'en 1707-1708 et la placent seconde dans l'ordre chronologique des cantates qui nous sont parvenues, juste après « Aus der Tiefen rufe ich, Herr, zu dir » BWV 131 (« Des profondeurs je crie vers toi, Seigneur »). En l'état actuel des connaissances, le débat reste impossible à conclure : la partition ne nous est parvenue que sous forme d'une copie tardive effectuée à Leipzig par Christian Friedrich Penzel, datée d'octobre 1768, et on ignore pour quelle occasion précise l'original avait été écrit. L'hypothèse la plus communément admise suppose cependant qu'il s'agit de l'une des toute premières pièces vocales du cantor, remontant à la période de Mühlhausen (1707-1708).
Effectif réduit, présence de deux flûtes à bec, choix des textes et traitement musical : l'Actus tragicus est bien une cantate funèbre comme l'indique le sous-titre de la copie. Elle ne se rattache à aucun service du calendrier liturgique, ne développe pas de péricope (ce qui en complique la datation) et est très certainement une œuvre de commande. Comme c'était la coutume à l'époque, son texte a vraisemblablement été choisi par le défunt lui-même. Ce texte est une juxtaposition érudite de citations (parfois modifiées) de passages bibliques et de fragments de chorals du dogme ; le commanditaire n'a pas manifestement pas cherché à retravailler ses emprunts pour les fondre en un tout homogène, et le résultat de cette compilation nous paraît pour le moins décousu à la première lecture. Il se peut cependant qu'il l'ait pris - au moins en partie - dans un des innombrables recueils de prières qui émaillent les deux siècles qui séparent la réformation de l'époque baroque ; en effet, on ne peut que constater que tous les extraits bibliques de la fin de la pièce (de « Bestelle dein Haus » à la fin) figurent tels quels dans le « Christliche Bet-Schule » (bréviaire de prières chrétiennes) publié par le prédicateur Johann Olearius à Leipzig en 1668. Le point commun à tous les fragments ainsi amalgamés est de parler du comportement du chrétien face à la mort. Quand on connaît l'importance que les luthériens attachent au jugement dernier, eux qui ne croient pas à un purgatoire dont la Bible ne fait nulle mention et qui n'ont donc de choix qu'entre la vie éternelle au Paradis ou la mort définitive, quand on sait quel rôle a joué la quête du salut dans la destinée de Martin Luther et quelle place tient la mort dans l'œuvre de Johann Sebastian Bach, on ne s'étonne pas de découvrir dans cette pièce de jeunesse qu'est « Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit » une « extraordinaire efficacité expressive » (pour reprendre le mot d'Alberto Basso), malgré l'austérité tragique du thème, l'absence apparente de lien entre les parties du texte et la modestie de l'effectif instrumental. A peine âgé de vingt-deux ou vingt-trois ans, le compositeur nous laisse une œuvre d'une rare inspiration.
Bien évidemment, l'identité du défunt a donné lieu à moulte hypothèse, chacune servant essentiellement à proposer une date de création de la pièce. Il s'agissait de toute évidence d'un notable ou d'un de ses proches, en tout cas d'une personne suffisamment aisée pour commander l'exécution d'une cantate pour son service funèbre - et suffisamment cultivée pour organiser elle-même ce service. Parmi les postulants à ce triste privilège d'avoir été enterré au son de la musique de Bach, on trouve (entre autres...) :
Force est de constater qu'aucun élément objectif n'appuie telle ou telle hypothèse : « Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit » garde scellée une part du mystère de ses origines.
La structure de l'Actus tragicus n'est peut-être pas aussi évidente que le laisse présager le découpage de la partition.
Partons du texte. Les fragments bibliques n'ont pas été amalgamés au hasard : le chœur introductif (2a) et trois extraits de l'Ancien Testament (2b, 2c, 2d) charpentent le Canto I en rappelant avec insistance la misère de la condition humaine, mortelle. Ce premier chant se conclut sur la supplique « Ja, komm, Herr Jesu » (« Ah ! viens, seigneur Jésus ») qui marque clairement la fin des temps de désespérance et de tristesse. Puis, après le silence très probablement occupé par l'oraison funèbre, arrivent la consolation, l'entrée du chrétien au Paradis (3a) et la bonne nouvelle (3b-solo) qu'est littéralement l'Évangile, tandis que le chœur entonne un cantique d'apaisement (3b-choral), avant que la communauté des croyants rende grâce à Dieu de l'avoir fait triompher de la mort (4).
La structure en diptyque, caractéristique de la démarche luthérienne (constat de la misère humaine jusqu'à l'anéantissement, puis espérance retrouvée par la foi en la clémence), de ce texte lui permet d'épouser de manière étonnante la structure musicale de la cantate, manifestement articulée pour servir de près l'effet rhétorique de l'ordonnancement des citations bibliques. L'adéquation de la musique au plan du texte est évidente dans le petit schéma suivant, dont l'anéantissement - c'est à dire la mort physique et le saut dans l'inconnu - occupe très précisément le centre :
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1 |
2a |
2b |
2c |
2d |
3a |
3b |
4 |
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Sonatine |
Chœur |
Solo |
Solo |
Chœur, choral (instr.) et solo |
Solo |
Solo |
Choral |
Choral |
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La mort |
Le saut dans l'inconnu |
La résurrection |
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On notera que cette structure confère à la cantate une chronologie (préparation puis acceptation de la mort, passage dans l'au-delà, entrée au Paradis) qui transforme la juxtaposition des textes en un discours cohérent - ce que le croyant érudit avait peut-être déjà perçu à la simple lecture des textes. La sonatine joue le rôle de l'entrée, et le choral final celui du Dankchor (chœur d'action de grâce) cher à la tradition luthérienne ; ils encadrent le discours.
Indépendamment de l'impression d'ordre, d'organisation et de géométrie suggérée par la symétrie de la pièce, l'impact et la notoriété de celle-ci doivent beaucoup à la symbolique et à la forme musicale. Chaque fragment du texte fait l'objet d'un traitement musical particulier et adapté au détail des paroles et à leur place au sein du discours, transformant l'Actus tragicus en une émouvante évocation de la conception luthérienne de la mort.
Un mot est peut-être nécessaire pour éclairer le choix des instruments. Ce n'est en effet ni par hasard ni par nécessité que Bach a retenu deux flûtes à bec et deux violes de gambe comme instruments concertants. La flûte à bec était encore associée à l'aulos grec, instrument de deuil dans l'Antiquité (Cf. évangile selon Matthieu IX, 23, Résurrection de la fille d'un chef : « Et, arrivé à la maison du chef et voyant les joueurs de flûte et la foule qui faisait du tumulte, Jésus disait : retirez-vous, car elle n'est pas morte, mais elle dort. »). Quant aux violes de gambe, que Pirro décrit comme « un de ces instruments doux et délectables que l'on goûtait beaucoup autrefois », il suffit de voir dans quelles œuvres Bach les emploie pour comprendre qu'elles servaient fréquemment à dépeindre le repos et le calme appréciés après une épreuve.
La sonatine introductive allie les deux colorations : tandis que les violes égrènent leurs valeurs longues pour symboliser le calme de la mort et le repos au Paradis, les flûtes à bec développent longuement leur triste mélopée plaintive. En confiant aux instruments la double évocation du gisant et des vivants éplorés, le compositeur annonce les deux parties du discours qui suit.
Les deux chants suivants (de 2a à 3b) appliquent les règles de la rhétorique (règles sur lesquelles nous aurons l'occasion de revenir), marquant par là leur parenté avec le schéma organisé précédemment décrit ; en outre, Bach superpose à l'articulation et à la symbolique de cet art du discours plusieurs symboles, tantôt facilement perceptibles, tantôt subtilement cachés.
Le premier chœur (2a), confiant et entraînant comme doit l'être toute évocation de la perfection divine, est clairement tripartite, chaque transition étant soulignée par un changement de tempo :
Dans la partie de ténor « Ach Herr, lehre uns bedenken » (2b), chacune des cinq interventions du soliste est préparée par une brève transition instrumentale dans laquelle violes et flûtes semblent essayer de prendre le dessus les unes sur les autres, comme si les deux aspects de la mort voulaient s'imposer pendant les respirations du chanteur. Dans ce solo, « bedenken » (prendre garde) est mis en relief par un bémol détonant, puis la triple répétition anxieuse du « auf daß » (afin que) exaspère l'attente du soliste qui se languit de la sagesse divine.
L'attente du ténor n'est pas immédiatement satisfaite : la basse (Vox Christi, 2c) fait brutalement irruption pour lui intimer l'ordre d'être toujours prêt à mourir, en reprenant avec puissance la prophétie d'Isaïe tandis que les violes se taisent et que flûtes précipitent à l'unisson leur mélodie en doubles croches. Arrivées sur « nicht lebendig bleiben » (... ne demeureras pas en vie), ces flûtes laissent littéralement mourir leur voix, illustrant directement le texte, avant de repartir de plus belle quand le soliste reprend l'invocation « bestelle dein Haus ! » (mets de l'ordre dans ta maison !).
Le début du Canto I (2a, 2b, 2c) était purement séquentiel, c'est-à-dire que les fragments du discours s'y enchaînaient sans jamais se chevaucher ni se superposer. Sa fin (2d) et l'ensemble du Canto II (3a, 3b) s'en distinguent nettement : Bach y enchevêtre allègrement chœurs, solistes et instruments concertants, comme si le passage que constitue la mort physique précipitait l'action (2d), bousculait le calme et l'ordonnancement de la cérémonie funèbre, ou comme si l'accès au Paradis permettait enfin d'entendre le chœur des anges (le choral entonné par les altos) en contrepoint à la Vox Christi (3b).
Le début du chœur central marque une
progression : les basses, ténors et altos du chœur commencent
par rappeler « Es ist der alte Bund : Mensch, du mußt sterben » (c'est l'alliance ancienne : homme, tu dois mourir) en une
fugue grave toute empreinte d'une austérité résignée et
semblant se dérouler selon un cheminement inexorable
(Andante), comme si l'application de la Loi (« l'ancienne
alliance », c'est-à-dire l'Ancien Testament) était
inéluctable. Cette entrée porte la marque de Dieu puisqu'elle
est à trois voix. Puis, après 14 mesures de cette fugue, Bach
lui substitue l'invocation radieuse du sopraniste « Ja,
komm, Herr Jesu » (Oui, viens, seigneur Jésus !),
touchante de naïveté et d'insouciance
(effet encore plus sensible
à l'époque de Bach puisque ce registre était confié à un des
jeunes garçons du Thomanerchor) par
rapport aux trois autres voix.
Ce solo répète un motif chromatique descendant pour mimer
littéralement la descente depuis le ciel. Enfin, ultime étape
de la première ascension, les instruments, qui jusqu'alors
évoluaient en mélodie libre, exposent clairement 7 mesures du
choral « Ich hab' mein' Sach' Gott heimgestellet »
(j'ai confié ma destinée à Dieu).
Ce choral ne réapparaît plus clairement par la suite : les
trois voix graves du chœur reprennent avec insistance
« Es ist der alte Bund » tandis le sopraniste
continue à égrener ses appels en contrepoint des arabesques
instrumentales.
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Arrivées à la mesure 52, les
flûtes, puis la première viole de gambe et surtout
le chœur en bloc se taisent les uns après les
autres, très vite suivis par la deuxième
viole et enfin la basse continue. D'une manière
saisissante, le sopraniste se retrouve seul,
abandonné de tous ; il hésite sur sa dernière
invocation comme s'il se retournait dans un
univers sans repères, avant de laisser à son tour
sa voix troublée s'évanouir. Le mouvement s'achève
sur une pause en point d'orgue que Bach a pris
soin de noter. |
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Ici prenait probablement place l'oraison funèbre du défunt.
La naïveté du sopraniste se retrouve, empreinte de solennité, au début du Canto II quand l'alto soliste entonne avec confiance « In deine Hände befehl ich meinen Geist » (entre tes mains je remets mon esprit, 3a) au dessus de la montée obstinée du continuo tout en élévation et en mouvement ascendant. L'alto poursuit ainsi pendant 21 mesures (en inversant son mouvement, adoptant une dynamique descendante sur « du hast mich erlöset », tu m'as sauvé) avant que la Vox Christi parte sur les 30 mesures de « Heute wirst du mit mir in Paradies sein » (Aujourd'hui tu seras avec moi au Paradis), répétant cette phrase pour l'élever progressivement de la simple annonce jusqu'au lyrisme (le dernier « Paradies » occupe plus d'une octave). Puis les altos du chœur, reprenant et élargissant le registre du soliste, confortent l'âme dans son engagement chrétien par le choral de Martin Luther « Mit Fried und Freud ich fahr dahin » (c'est en paix et en joie que j'entre ici) en valeurs longues et rassurantes. Seules dans ce choral, les notes sur lesquelles sont chantés « Schlaf worden » (devenue mon sommeil) sont prolongées pour insister sur l'évocation du repos : l'entrée au Paradis apparaît bien comme l'accès à une paix harmonieuse, bercée par la mélodie du choral qui se prolonge après que toutes les autres voix se sont tues.
Plutôt que de parler de confort de l'âme dans son engagement chrétien, il serait plus pertinent de parler de confirmation du bien-fondé de cet engagement, car le Canto II constitue bien la fin d'une longue confirmation au sens rhétorique du terme, elle-même partie d'une vaste élaboration :
Le dernier choral « Glorie, Lob, Ehr und Herrlichkeit », Dankchor faisant pendant à la sonatine pour encadrer la puissante élaboration centrale, referme la cantate sur la jubilation du chrétien rassuré et confiant quant à son engagement. Bach commence par reprendre (en l'harmonisant à quatre voix) la partition qu'Adam Reussner avait publiée en 1533, puis s'en écarte résolument en lui greffant un coda fugué particulièrement dynamique et entraînant (allegro).
Cohérence du discours, charge émotionnelle des figures stylistiques employées en renfort du texte, pertinence des réemplois de matériaux antérieurs, rigueur et symétrie de l'architecture, modestie des moyens, force évocatrice du résultat : comment ne pas voir dans « Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit » un de ces trésors de jeunesse marqués par la grâce du génie... au même titre que l'immense toccata et fugue en ré mineur BWV 565 ? L'Actus tragicus combine, dès les premières années professionnelles du compositeur, tous les traits caractéristiques de son œuvre : respect des règles rhétoriques, emploi pertinent de symboles poétiques et numériques, adéquation rigoureuse de la musique au texte...
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1. Sonatina 2. Canto I
Chœur
Ténor
Basse
Chœur
Soprano 3. Canto II
Alto
Basse
Alto 4. Canto III
Chœur |
1. Sonatine 2. Premier chant
Chœur
Ténor
Basse
Chœur
Soprano 3. Deuxième chant
Alto
Basse
Alto 4. Troisième chant
Chœur |
© Christophe Chazot, 2003
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