L'importance du texte dans la musique de Bach

Quand on aborde le texte dans la musique de Bach, on pense d'abord aux œuvres vocales. Qu'il soit tiré de la Bible, de chorals luthériens, de l'un des innombrables recueils de Lieder bibliques ou à tendance piétiste qui paraissent en Allemagne depuis l'affirmation de la Réforme, le texte mis en musique utilise un langage accessible à tous. La première caractéristique qui frappe est son côté presque exclusivement cultuel : seules quelques cantates profanes et les petits Lieder écrits pour être joués en famille échappent à l'intention.

Tour à tour fidèle aux Écritures et aux lettres de Martin Luther, régi par les règles de la poétique germanique ou libéré quand il se fait récit, le texte mis en musique constitue à lui seul un premier système architecturé, une première forme de discours ayant ses lois et ses intentions propres. Comme en toute littérature, ellipses, figures de rhétorique ou de poétique, césures et inversions sont autant de procédés de style servant de mises en relief des mots, des phrases, des émotions. Nous ne reviendrons pas sur le fond du texte biblique, supposé connu, sans pour autant que ce raccourci réduise notre analyse à celle du style. On connaît l'importance que les réformés accordent à la chose écrite et à son enseignement, et l'impact de la Bible traduite par Luther (pièce maîtresse de la bibliothèque de Bach) sur l'évolution de la langue allemande. La plupart des livrets qu'emploie le compositeur dans ses œuvres n'étant pas de lui, nous ne nous étendrons pas davantage sur leur aspect poétique, littéraire ou théologique. Il est cependant évident que le texte biblique et ses paraphrases sont incontournables chez Bach.

Plus intéressant est l'art du compositeur de retranscrire ou d'évoquer ce texte en langage musical, car c'est le premier pont vers l'univers complexe du cantor de Saint-Thomas, la première porte entre deux référentiels apparemment distincts. L'adéquation de la musique au texte dépasse largement le cadre des œuvres vocales, où la mélodie pourrait se contenter de décrire, d'accompagner : nombre de pièces instrumentales s'inspirent des chorals du dogme et par leur titre se réclament d'un psaume, d'un choral et donc d'un livret, même si celui-ci n'est pas répété sous la partition. L'Orgelbüchlein (Petit Livre d'Orgue), recueil de brèves paraphrases de chorals liturgiques destinées à un public connaissant par cœur leurs paroles, présente une première palette des techniques d'évocation et d'illustration du texte absent. L'austère « Christ lag in Todesbanden » BWV 625 (« Christ gisait dans les liens de la mort ») garde prisonnière la vivacité des doubles croches en la faisant passer sans fin d'une voix à l'autre. Le vif « Vom Himmel kam der Engel Schaar » BWV 607 (« Des cieux vint la légion des anges ») anime les cristallines voix supérieures d'un impalpable jeu d'ombres et de lumières, d'un bruissement d'ailes étincelant. Le serein « Alle Menschen müßen sterben » BWV 643 (« Tous les hommes doivent mourir ») chemine dans une discrète inquiétude marquée par les voix supérieures dissonantes adossées à une basse régulière, rassurante, et s'achève sur un accord en point d'orgue puisque « alors les âmes fidèles verront la transcendante majesté de Dieu ». L'inachevé — et sans numéro BWV — « O Traurigkeit » (« Ô tristesse »… joué d'habitude pour les enterrements) utilise un procédé singulier : séparant à dessein dans l'autographe les chorals de la Passion de ceux de la Résurrection, il s'interrompt inexplicablement en faisant taire brutalement ses voix dès la deuxième mesure, sans autre raison que celle d'illustrer la coupure de la mort. Le parallèle entre le texte et son traitement ne se cantonne pas aux seuls chorals harmonisés mais s'étend à des œuvres complexes comme les grands préludes, toccata et fugues, comme nous le verrons dans l'exemple du toccata et fugue en ré mineur BWV 565.

Le verbe est omniprésent dans le discours bachien et transparaît, en filigrane, dès que l'on cherche à expliquer telle ou telle tournure musicale : changements de rythme, allongements des motifs, répétitions des ritournelles, hachage d'une note, précipitation d'une chute ne se comprennent bien qu'en gardant à l'esprit le texte que la musique veut transcrire.

© Christophe Chazot, 2001-2003

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