L'activité humaine

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 Le foncier

Les deux plus gros villages sont le chef-lieu, Thoras, et Le Cheylot (dont l'orthographe a beaucoup fluctué au cours des siècles) au nord. Tous deux sont resserrés sur des hauteurs, à des fins manifestement défensives, mais installés à proximité immédiate des rivières. Le troisième bourg d'importance est Ventajols qui, comme son nom l'indique, est installé sur un méplat exposé aux vents.
Disposant d'un hospice, d'un médecin, d'une école, de deux notaires dès le XVI
e siècle, d'un château et d'un mur d'enceinte, Thoras est le seul à prétendre au rang de ville.

En dehors de ces bourgs, le foncier est fait de chaumières en pierre granitique couvertes d'un toit de chaume (les maisons actuelles, couvertes d’ardoise ou de tuile, ont remplacé les anciennes chaumières après 1750). Le grenier, l'étable et la grange sont attenants au corps de logis, souvent. Une telle chaumière porte le nom de chazal, du latin casa. La partie habitable en est bâtie autour d'une très vaste cheminée, qui chauffe toutes les pièces contiguës par un jeu de conduits, et dont le manteau est si grand qu'on peut y loger bancs et chaises autour de l'âtre pour la veillée. Les chazals ou chazaux sont, la plupart du temps, regroupés en hameaux d'une demi-douzaine, au plus. L'habitat isolé est exceptionnel.
Le reste de l'exploitation consiste en un jardin potager (appelé courtil), en prés à foin (dont on compte la surface en charretées de foin produites), en champs à céréales, et en parcelles de bois de chauffe. Quelques espaces, prés, fourrés ou bois, restent en communauté indivise attachée à chaque hameau : c'est ce que l'on appelle « le commun » du hameau. Les maisons ont été construites à proximité immédiate des espaces cultivés précieux, tels les courtils et les champs de céréales, ce qui explique la dispersion de l'habitat en de nombreux hameaux. Le courtil est souvent attenant au corps de logis, et clos d'un mur dans tous les cas. Les champs proches des maisons sont surveillés. Ce souci de protéger les moyens d'existence joue sur les héritages (on ne morcèle pas les tenures d'une maison, on ne construit pas de maison sans terres potagères à proximité) et pousse à privilégier un des héritiers au détriment des autres.

 

Une des plus vieilles chaumières du Gévaudan encore habitées au XXIe siècle - elle n'est pas à Thoras. Celles du XIXe siècle, qui ont remplacé la plupart de ces très vieilles constructions, s'en distinguent par des pierres taillées et parfaitement ajustées, signe évident d'une nette amélioration de l'outillage, et par un toit en ardoises ou en tuiles.

(photo © éditions Pastre)

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 Sources de revenus

Au XVIIe siècle, l’économie locale reste à dominante  agricole. Elle s'appuie sur trois piliers, complémentaires et interdépendants :

Cultures

Les céréales comptent un peu de blé froment, d'avoine et d'orge, mais le seigle, bien mieux adapté aux sols ingrats de la Margeride, est largement majoritaire, au point qu'on l'appelle « bled » (blé) sans préciser qu'il est noir. On le cultive dans la plupart des champs disponibles. La récolte a lieu deux fois l'an, vers juin et septembre, et les semailles vers mars et juillet. Dans les meilleurs champs, on pratique un assolement à cycle bref : après une ou deux années de seigle, on plante une année d'avoine, puis on laisse un an en jachère et on recommence. Plus la terre est pauvre (donc, en pratique, plus on s'écarte des maisons pour se rapprocher des bois et de la lande), plus la période de jachère s'étire ; elle peut atteindre dix ans, pendant lesquels la friche sert de pâture. Sur les terres les moins productives, on se contente, en lieu et place du seigle, de céréales plus frustres comme le méteil, la tramoise, l'épeautre et le coussegal, mais ces cultures restent anecdotiques.

Le jardin potager (courtil) permet de compléter le menu de produits saisonniers : choux, raves, « racines » (carottes), fèves, lentilles et autres légumes peu sensibles au froid, quelques légumes d'été. La pomme de terre n'est pas encore introduite : le pain et les bouillies de céréales agrémentées de légumes du potager et de lard restent la base de l'alimentation. Des arbres fruitiers ne craignant pas le gel fournissent quelque appoint : pommiers, amandiers, noyers, châtaigniers sauvages.

Pour amender les sols et améliorer leur rendement, les sous-produits de l'élevage sont indispensables : paille des litières dont on couvre soigneusement le sol des potagers et des champs à la fin de l'hiver, fumier des moutons que l'on envoie dans les chaumes sitôt la moisson terminée, rien ne se perd. Sans bétail, la culture serait impossible.

Pourtant, les rendements sont maigres. Ils oscillent entre 2,5 et 5, c'est-à-dire qu'un grain planté produit entre 2,5 et 5 grains. A titre de comparaison, le rendement moyen est de 20 dans les plaines du Languedoc à la même époque, et une valeur de 3 est considérée aujourd'hui encore comme le seuil de la disette. Dans le haut Gévaudan, 5 est signe d'abondance et permet d'aborder l'hiver avec l'assurance que les réserves tiendront jusqu'en juin. Quand les intempéries gâtent les récoltes d'automne, l'hiver est rude à passer.

Les produits de la terre, difficiles à produire et en quantité tout juste suffisante pour nourrir la population, ne servent qu'à la consommation locale. Ce sont les bêtes, la laine et les fromages que l'on part vendre, aux marchés de Saugues, de Grandrieu ou de Mende, voire plus loin encore. Ce sont elles qui font rentrer un peu d'argent dans les chazals. De ce fait, plus par intérêt que par tradition, la population semble moins attachée à la culture qu'à l'élevage.


Le vallon de Taillières avec, en arrière-plan, les bois de Reynaldes et de Savignac : des champs de céréales sur les rares terres labourables et irrigables, de vastes pâturages pour un élevage extensif en champ ouvert, et des bois, plus importants aujourd'hui qu'au XVIIe siècle...
(septembre 2002)

Elevage

Cet élevage est en mutation. Dans le haut Moyen-Âge, il était essentiellement ovin, les bœufs ne servant qu'au travail de trait. Au XVIIe siècle, l'élevage bovin laitier prend progressivement le pas sur celui des brebis qui restent toutefois largement majoritaires en nombre de têtes.
Les bois et essarts (longues jachères) servent de pâture d'appoint, notamment en fin d'hiver où il faut économiser le reste de fourrage. Ce sont les enfants qui conduisent le bétail et qui le surveillent, pour éviter qu'il aille dans le champ d'un voisin et pour le protéger des loups (nombreux, mais qui n'attaquent pas l'homme) ; pour ce faire, ils s'arment de piques.
Le pâturage principal reste, en saison, la lande communale, qui occupe un bon tiers du terroir en indivision. Au XVII
e siècle, l'activité pastorale y est très structurée : la rotation des troupeaux est codifiée, chacun ayant le droit dit de « passade » de telle heure à telle heure, moyennant un « droit de cabane » au seigneur payable en fromage par chaque bergerie. Il est fréquent que les habitants d'un même hameau mettent en commun leur bétail pour la pâture, de manière à ce qu'un seul berger soit nécessaire. Cette pratique est appelée la « compascuité. »

Il est probable que, comme dans le reste de la région, les pâtures aient été louées aux troupeaux transhumants du Languedoc côtier. Cela permettrait d'expliquer les nombreux échanges et déplacements de personnes entre Thoras et la région de Montpellier, mais les archives (notamment notariales) restent étonnamment muettes sur cette transhumance et sur les accords dont elle devait nécessairement faire l'objet. Une trentaine de paroisses du diocèse de Maguelonne envoyaient leurs troupeaux en Gévaudan, ce qui faisait de la région de Montpellier le principal contributeur en droits de pacage, devant les diocèses de Nîmes, Uzès et Cahors. De part et d'autre de Thoras, les pâtures de Chanaleilles et Saint-Paul-le-Froid font l'objet de tels accords : il n'est donc pas interdit de penser que Thoras en a également bénéficié, malgré le mutisme des archives qui ont été conservées.

L'élevage porcin, bien qu'omniprésent, ne sert qu'à la consommation domestique ; il est toutefois indispensable à l'alimentation des familles. Le cochon est logé dans un appentis attenant au logis, on le sort quand on peut au « commun » et au bois pour qu'il profite et s'engraisse des glands et du fouissage, et on le tue à la fin de l'hiver pour qu'il nourrisse la famille pendant la saison des labours. Le poulailler est, de même, l'objet d'attentions particulières de la part des ménagères : œufs, poulets, canards et lapins améliorent, à l'occasion, un ordinaire dont l'essentiel reste malgré tout le pain et la bouillie de céréales. Farcis, saucisses, viandes et même lard dans la soupe n'apparaissent que le dimanche.

Enfin, pour clore ce paragraphe relatif à l'élevage, signalons les mules, mulets et ânes qui servent aux caravaniers qui assurent le transport de marchandises vers les marchés de Saugues, Le Puy, Monistrol d'Allier, Saint Chély d'Apcher, Mende et Montpellier.


(photo © éditions Debaisieux)

Artisanat textile

Le Gévaudan est connu jusqu'en Italie pour la qualité de ses laines, que l'on compare volontiers à celles d'Angleterre. Leur tissage est une industrie ancienne, mentionnée dès le règne de Charles VI (1380 - 1422) comme produisant des serges de bonne qualité et de bonne facture. Au XVIIe siècle, il y a pratiquement un métier à tisser dans chaque maison. La plupart des ménages tissent le soir ou l'hiver, pour leur propre usage ou pour produire quelques pièces à l'unité qu'ils vendent au marché.

Quelques-uns en ont fait un métier d'appoint, voire leur métier principal. Le tissage est affaire de famille : femme et enfants filent et cardent, l'homme tisse et peigne. Il faut avoir quelques bêtes pour produire la laine, sinon l'activité n'est pas rentable : à temps plein, un ménage de tisserands peut espérer gagner une dizaine de sols par jour, une douzaine si tous les enfants aident, mais cela ne vaut qu'à condition d'avoir de la matière première en permanence. Et cette somme peut être divisée par deux, voire trois, si le travail présente des irrégularités ou des imperfections. En fait, la plupart des familles de tisserands sont des paysans-tisserands, ce qui leur permet de vivre mieux que leurs homologues des villes. Malgré cela, leur condition reste très modeste comme en attestent les actes notariés : ils ne lèguent pratiquement jamais de meubles en héritage, les dots qu'ils constituent à leurs filles ne sont pas à la hauteur de celles des laboureurs.

En haute Margeride, la confection textile est rudimentaire : outre les habits de la famille, rustiques, on ne fabrique guère que des cadis de montagne à des fins commerciales. C'est le serge, brut, qu'on vend aux artisans de Saugues, de Saint-Chely d'Apcher ou de Saint-Denis-en-Margeride. La vente directe sur les marchés est également pratiquée. A Mende, les foires de la Toussaint et de Pâques voient affluer les paysans, leurs pièces de serge sous les bras ou dans les bâts de quelque monture, pour les vendre contre espèces sonnantes aux commissionnaires de Montpellier, de Lyon ou de Poitiers.

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 Niveau de vie

Malgré la rudesse du pays, certains signes attestent qu'il nourrit ses habitants : faible mortalité infantile (inférieure à 10 % en dehors des périodes d'épidémies), importance des dots, prodigalités – relatives – envers les pauvres lors des héritages. Inversement, plusieurs autres détails trahissent une certaine précarité : émigration d'une partie de la population dès le XVIe siècle (on en trouve trace dans les liquidations d'héritages entre descendants), éloignement progressif des familles seigneuriales, étalement des remboursements de dettes et des versements de dots sur plusieurs années, par petites sommes (inférieures à dix livres l'an, souvent).
L'ingratitude du climat n'est certainement pas étrangère à cette relative difficulté de l'existence mais, en l'absence de données plus précises sur cette époque (notamment démographiques), il est difficile d'en dire plus. Dans une lettre de rémission de 1500, toutefois, on trouve cette description édifiante de la Margeride :

« … lequel pays est infertile et la plupart de l'année inhabitable à cause des noises et des froidures qui y sont neuf mois de l'an ou environ. (…) Y croissent petits blés qui à peine peuvent venir à maturité à cause des dites froidures et neiges. »

Cette citation, bien qu'intéressante, est évidemment exagérée et reflète l'avis de son auteur (un notable de Mende) sur l'arrière-pays, lequel n'était manifestement pas inhabitable au sens littéral du terme. Bien que pauvre, la Margeride fournit tout de même le minimum vital.

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 © Christophe Chazot 2003
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