L'activité humaine

 

L'activité de la vallée, très majoritairement agraire, en a complètement modelé le paysage : l'habitat est concentré dans les zones cultivables, installé à proximité des points d'eau, et fragmenté en autant de villages et hameaux qu'il y a de terres arables. Entre ces derniers s'étend toute une mosaïque de champs, ouverts dans les zones planes, étirés le long des courbes de niveau et renforcés d'espaliers bâtis dans les pentes.

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 L'implantation de l'habitat

Plusieurs villages constitués concentrent la plus grande part de la population :

Le reste des habitations est éclaté en une kyrielle de hameaux ne comptant, au plus, qu'une douzaine de maisons et répartis au gré des parcelles cultivables : Jourtau, Fontale, Grillou, Bernetch, Quélébu, Rouaix, Pinsou, Coume, Le Goulet, Freychet, Coumelary, Régule, Pradals, Aliou, etc. Parmi ces hameaux, ceux perchés en aplomb des gorges de Peyremale, autour de Parès, n'apparaissent ni sur la carte de Cassini, ni sur les terriers (cadastres) de Soulan au XVIIIe siècle, ni même sur les premiers registres d'état civil d'Aleu et Soulan. D'après les patronymes de leurs habitants au XIXe siècle, ils semblent avoir été créés (probablement à partir de villages de granges) par des habitants de Biert et de Massat, poussés par la saturation démographique de ces vallées.

L'entrée sud du village de Saint Pierre, le plus important village de la vallée, vers 1910. 

 À l'extrémité occidentale de la commune d'Aleu, le hameau du Goulet, où vivent les familles Carrère et Lapenne au XVIIIe siècle : autre facette de l'immobilier soulanais.

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 Les cultures

Le paysage garde jusqu'au début du XXe siècle la trace des générations de paysans qui l'ont modelé, loti, exploité pendant des siècles. Il est infiniment moins boisé qu'aujourd'hui : la plupart des sommets sont dénudés et transformés en prairie, les parcelles escaladent les pentes jusqu'assez haut, renforcées de talus et de murs de soutènement qui ne parviennent pas à les rendre horizontales. Après chaque grosse pluie et, en tout cas, périodiquement au bout de quelques labours, il faut remonter la terre des sols érodés, dans des paniers et à dos d'homme. Ne sont laissés à la forêt que les terrains trop pentus, trop inaccessibles ou trop caillouteux pour être mis en culture.

Les petites parcelles (de l'ordre de l'are) proches des points d'eau et des villages sont potagères. On y cultive salades, blettes, carottes, navets, radis, pois, choux et autres légumes de saison. D'astucieux systèmes de rigoles soigneusement entretenues et jalousement conservées (on s'en transmet les droits devant notaire) permettent d'irriguer ces bonnes terres, du fond des vallées.
Quelques arbres fruitiers sont plantés à proximité immédiate des maisons : pommiers, pruniers, noyers, aux fruits desquels s'ajoutent les mûres des ronces, ainsi que châtaignes, noisettes et baies glanées dans la forêt ou le long des chemins.

Puis viennent les champs ouverts dévolus aux grandes bases de l'alimentation : pour le pain, on cultive le seigle et le blé noir (également appelé blé maurisque, ou sarrasin aujourd'hui). L'orge et le blé froment, mal acclimatés, restent très minoritaires et cantonnés à quelques parcelles du fond de la vallée. Le village de Ségalas doit son nom à la culture du seigle et montre qu'elle est fort ancienne.
La paille de seigle sert aussi au chaume des toits, ce qui impose de dépiquer la céréale à la main et par petites gerbes pour ne pas écraser les tiges : cette technique lente exige beaucoup de main d'œuvre, et précipitera le remplacement du chaume par l'ardoise puis la tuile au XIX
e siècle.

Dépiquage du blé à Soulan en 1912. 
On commence par mettre une bâche par terre pour battre une première fois les épis et récupérer le grain dans la bâche. Puis on finit l'égrenage à la main, et on met les bottes de chaume à sécher.

Deux vues du Castet d'Aleu, prises en regard l'une de l'autre.
 Sur celle du haut, datant des années 1950, les prés montent encore jusqu'au hameau de La Rouère dont on aperçoit les deux maisons à mi-pente. Les bois ont commencé à envahir les prés élevés, dont on distingue encore les espaliers par endroits. Tout ce flanc du Talapent était autrefois exploité, du Castet jusqu'au sommet : murs et granges en ruines, aujourd'hui noyés dans le sous-bois, en attestent.
 Sur celle du bas, photographiée en 1910 précisément depuis La Rouère, les prés rejoignent Le Castet à Fontale, en haut à gauche, sans discontinuité. Il est aujourd'hui impossible de prendre cette photo, à cause des arbres.

Complémentaire au pain intemporel et pour ainsi dire consubstantiel à la vie paysanne, l'autre grande source alimentaire varie au fil des siècles pour améliorer progressivement sa productivité. Au Moyen Âge, on pense que la fève tenait le haut du pavé, et d'ailleurs il en reste quelques plants au XVIIIe siècle. Mais elle a été détrônée par le millet à la Renaissance et, plus tard, par le maïs ramené des Amériques par les Espagnols. Puis, au XVIIIe siècle précisément, apparaissent successivement deux autres légumes américains : le mounjé d'abord, haricot blanc cher aux amateurs du moderne cassoulet et de la mounjétado ariégeoise, et un tubercule qu'on nomme truffe à défaut d'appellation spécifique et qui nous est parvenu sous le nom – tout aussi imprécis – de pomme de terre. Les parcelles à haricots sont mentionnées en bonne place dans les testaments dès 1740, preuve que les paysans ont parfaitement saisi l'intérêt de ce légume qui, séché, se laisse stocker pour l'hiver. La truffe attend la décennie 1750 pour faire une apparition timide ; d'abord cantonnée à un petit carré du potager, elle va très rapidement s'imposer comme culture de masse, éradiquant totalement le millet en quelques années à la fin du XVIIIe siècle. Ses rendements, nettement supérieurs ( 150 hectolitres à l'hectare, à comparer aux 12 à 20 hectolitres du millet ou du mounjé ), permettent seuls de nourrir une population à la démographie galopante.

On ne cultive aucune plante fourragère spécifique ; seul le foin nourrit les bêtes. Les prés sont fauchés à la main, le foin rentré dans des granges-étables appelées bourdaus (qui se prononce bourdaou), situées en bas des prairies, dans lesquelles vivent les bêtes à la mauvaise saison, et parfois les gens l'été (à l'étage, précisons-le). Le bétail est mis au pré après la fenaison, soit vers la Saint Jean (24 juin). Les parcelles basses donnent également un second foin d'automne (regain en français, redailh en patois, la dailh ou daille étant la faux), de bonne qualité et qu'on conserve, une fois fauché, pour les génisses et les vaches allaitantes.

 Le hameau de La Bordasse, assis sur le méplat de Biech sous le sommet du Talapent : l'activité tourne autour de l'élevage et le hameau domine de vastes prés à foin. Le nom du hameau signifie « gros bourdau », c'est-à-dire « grosse grange. »
La photo est prise depuis La Trappe.

On cultive le lin dans toute la vallée de l'Arac, d'abord pour les besoins locaux : chemises, serviettes, draps et coiffes des dames sont en lin. L'épopée Napoléonienne donne un coup de fouet à cette activité pour remplacer le coton dont le blocus britannique empêche l'importation. Sous la Restauration puis la IIIRépublique, sa culture persiste, subventionnée à 60 F l'hectare – ce qui ne représente pas grand-chose pour les petites parcelles de montagne. Sur Soulan et Aleu, plusieurs hameaux en tirent de substantiels revenus ; le tissage et la confection profitent de la dynamique. Parès et tous les groupes de maisons accrochés au flanc des gorges de Peyremale en vivent presque exclusivement dans la deuxième moitié du XIXsiècle. En saison, le bleu intense des fleurs de lin émaille les cultures. Rouissage et teillage sont effectués sur place ; le filage est affaire de femmes que l'on pratique en groupe à la veillée, généralement – le folklore est riche de plusieurs chansons de fileuses sensées donner du cœur à l'ouvrage, et le rouet à quenouille fait partie du mobilier domestique de base.

La « bargassado » ou broyage du lin à Massat
préalable à la fermentation qui facilite la séparation de la fibre et de la pulpe des tiges.

 

La vigne ne produit que sur les coteaux exceptionnellement bien exposés. Plusieurs quartiers gardent la mémoire de cette culture, aujourd'hui pratiquement abandonnée : le hameau de Vignau, sur une éminence bien exposée au creux de la vallée d'Erp, le quartier cadastral de La Vigne au Castet d'Aleu, etc. La culture en est particulière : chaque cep est planté au pied d'un arbre fruitier taillé en espalier, autour duquel il s'enroule en grandissant. Ainsi, le plant de vigne n'est pas recouvert par la neige l'hiver et le raisin est à l'abri des déprédations du bétail. En contrepartie, le rendement est médiocre (les pieds de vigne sont aussi espacés que les pommiers ou les pruniers qui les portent), et le vin produit est très vert, le raisin n'atteignant pas la maturité nécessaire à cause de l'ombre de l'arbre tuteur. Mais à l'époque où tous les échanges commerciaux se font à pied, on s'en contente. Il reste encore quelques pieds de vigne ainsi enlacés à des pommiers, à proximité de Galas.

 Pied de vigne enroulé autour d'un pommier mort à Galas. Chacun des arbres fruitiers qui borde le chemin de Galas à Picarets est ainsi doublé d'un cep. On notera l'absence de feuilles au bas de chaque tronc : les vaches les ont broutées.

Enfin, les forêts sont exploitées pour l'indispensable bois de chauffe, pour la construction et le charpentage. Elles servent également de pâture d'appoint, notamment au début du printemps, quand il faut faire durer les dernières réserves de fourrage.

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 L'élevage

Chaque famille élève une ou deux vaches grises ou castanes, races montagnardes très robustes et d'une longévité intéressante mais modestes laitières, qui fournissent lait, beurre et fromage ainsi que l'indispensable fumier, abondant compte tenu du nombre élevé de vaches et de la petitesse des surfaces cultivées (un tiers seulement des terres est fumé, le reste consistant en pâtures, prés à foin et en bois). Les parcelles céréalières sont ainsi récoltées deux fois l'an grâce à cet apport de fumier (transporté en paniers et répandu à la main) et à l'irrigation. Comme il n'y a pratiquement aucun bœuf, le travail de somme est imposé aux vaches, notamment au moment des fenaisons, ce qui réduit leur production moyenne de lait à 2 ou 3 litres par jour, soit un sixième de ce que donne une bonne laitière normande. Compte tenu de la modestie de la production, ce lait sert surtout à la consommation domestique (consommation directe, cuisine, confection de beurre et de fromages).

 

 Génisses castanes à Dougnac.

Taureau et vache de la race grise dans un pré en forte pente à Coumelary, près d'Aleu.

Le bétail bovin est toujours surveillé, pour éviter qu'il aille chez le voisin et pour lui faire brouter méthodiquement le pré : on le mène au champ à l'aube, on le rentre pour midi afin de ne pas le laisser sans surveillance, puis on le ressort jusqu'au crépuscule. Parfois, le pacage a lieu en forêt pour économiser l'herbe ou le foin (notamment au printemps) et varier la nourriture ; il faut alors doublement surveiller le bétail pour éviter qu'il ne s'échappe ou ne se blesse. Ces travaux de garde incombent aux enfants, ainsi que le renouvellement des litières de fougères dans les granges. La perte de l'unique vache est, pour une famille modeste, une catastrophe : les petits pâtres sont responsabilisés tôt.

Troupeau de vaches entre Coumelary et Biech, en haut de la commune d'Aleu.

Petits pâtres de la vallée d'Aulus :
le plus jeune court pieds nus, seul l'aîné a droit aux sabots.
La photo date des années 1920.

Signalons également un élevage équidé, anecdotique à Soulan au XVIIIe siècle : ânes, juments, servant à la « production » de mules, utilisés comme animaux de bât, ou bien vendus aux marchés de Massat ou de Saint-Girons.

En plus d'un ou deux bovins, les familles ont également un petit nombre de brebis (quatre à six, typiquement). Dans les villages situés au pied des estives d'altitude (Boussan, Ségalas, Ardichen, Aleu, Biech), quelques propriétaires ont des troupeaux plus importants, comptant parfois cinquante têtes. Malgré la présence des estives soulanaises, le besoin se fait sentir d’organiser des transhumances : on constitue des troupeaux collectifs qu'on envoie à quatre jours de marche, sur un pacage loué au dessus d'Ustou. Le rôle du berger est alors de s’occuper des brebis et de faire le fromage qui revient aux propriétaires au prorata du lait tiré ou, parfois, du nombre de têtes de bétail ; le berger garde pour lui le petit lait et en fait de la brousse, qu'il vend. Des allées et venues périodiques entre l'estive et le village sont organisées, à l'aide d'ânes, pour ramener les fromages, remonter les pots vides, et ravitailler les pâtres. Sur place, le berger loge dans une cabane en pierres appelée orry.

 Au tunnel de Quercabanac au confluent de l'Arac dans le Salat : les moutons partent pour l'estive.

Les demandes de Soulan d'organiser des foires aux bestiaux sur son propre territoire sont toutes restées lettre morte. Le commerce des veaux et des agneaux se fait aux foires de Saint-Girons et de Massat, lieux d'approvisionnement des éleveurs du Nord de l'actuel département, qui les achètent aux montagnards pour les engraisser avant de les revendre ; c'est aussi là que viennent s'approvisionner les acheteurs espagnols. Quand la frontière est fermée (en période de guerre, notamment), les paysans n'hésitent pas à se rendre à pied avec leurs bêtes jusqu'en Espagne pour les écouler.

Egalement omniprésent dans les exploitations, le cochon est élevé pour finir en charcuteries. Nourri de glands et de divers sous-produits agricoles, il est tué en décembre-janvier et ses produits sont conservés jusqu'en juin, époque des gros travaux des champs. Quand une famille a deux cochons, elle en sacrifie un par an, en alternance. S'il n'avait pas été élevé par la cellule familiale, l'achat d'un cochon gras aurait demandé deux mois entiers de travail au père de famille.

Truies à l'engrais à Villeneuve.  

La basse-cour et les clapiers sont à la charge de la maîtresse de maison. Poules, canards, oies, pintades, lapins, tous sont voués à la marmite, les poules bénéficiant d'un sursis tant qu'elles pondent. Les plumes des volatiles finissent en garnissage de couettes : les contrats de mariage précisent si la couette prévue à la dot est garnie ou non, la nuance étant d'importance. Un père devant doter quatre filles doit trouver trente à soixante kilogrammes de plumes, selon le confort dont il entend les doter.

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 Les activités artisanales et commerciales

L'absence de voie routière avant 1780 pour accéder à la vallée fait que, avant cette date, l'artisanat ne sert qu'à couvrir les besoins locaux, sans espoir de développement commercial ; les seules exportations sont effectuées par colportage.
Le savoir-faire et l'outillage des artisans se transmettent de père en fils : il n'est pas rare de retrouver les mêmes patronymes associés aux mêmes métiers pendant les deux siècles et demi couverts par les archives.

Fait exceptionnel en Couserans, il n'y a pas de mines sur Soulan, donc pas de four, de ferronnerie, de clouterie. En revanche, Aleu dispose au lieu-dit Galassus d'un gisement d'un grès siliceux particulièrement dur, à grain très fin et fortement stratifié, dont on extrait des pierres à faux réputées dans tout le département et même au delà. L'extraction et la taille de ces pierres ne requièrent pas d'outillage sophistiqué et ne constituent certainement pas une occupation à temps plein : l'extraction est surtout assurée par les colporteurs, pour leur commerce, et le polissage est fait par leurs femmes avec le sable de la rivière.

 Galassus, hameau d'Aleu.

Il y a également une scierie, au bien nommé lieu-dit La Palanquette au sud du pont de Pontaud. Mécanisée et alimentée par l'eau du ruisseau de Régule, canalisé, elle exploite les bois de chênes du vallon de Régule, de la serre de Rapheu (une serre est un coteau) et du tuc du Four, au sud-ouest de la seigneurie. Cette installation, ancienne, est mentionnée dans les plus vieilles archives.
 La Palanquette, au confluent du ruisseau de Régule dans l'Arac.

Il existe aussi quelques rares fourniers, fabricants de charbon de bois qui opèrent essentiellement dans le bois de Montcaup, entre le tuc de La Courate et les gorges de Peyremale, et dans le bois de Calamane. Cette activité se perd dès le XVIIIsiècle, tout du moins en tant qu'activité à temps plein ; il se peut qu'elle ait servi à alimenter les forges de Lacourt, en bas de la vallée d'Erp, ou celles de Massat, puisqu'elle disparaît en même temps.

Les importations amènent tout ce qui n'est pas produit sur la commune : outils en fer, ustensiles de cuisine en cuivre, ferrures de portes, de volets et de roues de carrioles, futailles, médicaments, lunettes, textiles autres que le lin et la laine. Le volume de ces transports est extrêmement réduit parce que tout est fait pour s'en dispenser : par exemple, la plupart des outils sont en bois, le fer n'étant indispensable qu'aux lames (faux, serpes, couteaux). De même, le cuivre ne sert qu'aux chaudrons (pour des questions de poids), le reste de la gamellerie étant de terre cuite ou de bois. Et les ménages prennent grand soin de ces instruments onéreux, les faisant durer des années voire des décennies avant de se résoudre à les remplacer.
Quand ils sont transportables à dos d'homme, ces échanges font appel aux colporteurs. Pour les charges lourdes, on loue les services des voituriers de Saint-Pierre ou de Buleix. Ces derniers ne pourraient vivre de leur activité : pour rentabiliser leur carriole, ils tiennent souvent cabaret et s'approvisionnent eux-mêmes chez des producteurs de Gaillac, de Dordogne, de la plaine côtière du Languedoc. Leurs trajets sont mis à profit pour aller déposer ou récupérer les Soulanais qui s'expatrient pour un travail saisonnier.

L'activité commerciale la plus répandue est, de loin, le colportage à dos d'homme. Les colporteurs ont leurs réseaux d'approvisionnement, démarchent des clients attitrés (commerçants, artisans, hôteliers, prêtres, hospices, fermes, etc. dont la liste est jalousement gardée) et n'officient pratiquement jamais sur les marchés. Ceux de Soulan se sont spécialisés dans les patenôtreries (médailles, crucifix, images pieuses, chapelets, etc.), les lunettes, la bijouterie abordable et les pierres à faux extraites de la carrière d'Aleu, auxquels s'ajoutent les commerces traditionnels : agneaux, fruits, eau de vie, batteries de cuisine en terre cuite.
Ils partent parfois pour plusieurs jours, souvent plusieurs semaines d'affilée, selon un rythme bien établi : au départ, ils s'achalandent chez leur fournisseur (un grossiste de Saint-Girons), auquel ils reconnaissent une dette et indiquent leur date (souvent approximative) de retour. Leur vente faite, ils rentrent au pays, règlent le fournisseur et gardent le bénéfice. Le retour est mis à profit pour ramener les articles commandés par les habitants de la vallée.
La marge brute réalisée par les colporteurs tourne autour des 400 % : à durée égale, le colportage rapporte plus que le salariat agricole. Mais c'est un métier d'hommes, qui exige une excellente condition physique, une grande mobilité (incompatible la tenue d'une exploitation agricole), et une bonne capacité à se défendre en cas de mauvaise rencontre. Il constitue l'activité principale de beaucoup d'hommes jeunes, célibataires et logés chez leurs parents, qui accumulent ainsi en une dizaine d'années la somme nécessaire à leur mariage et à leur installation comme laboureur indépendant. Le délai de constitution de ce pécule explique que les hommes se marient relativement tard, vers trente ou trente-cinq ans.

Mallette de colporteur 

Quelques hommes mariés continuent à pratiquer occasionnellement le colportage, pour profiter de la morte saison, ou bien pour aller vendre dans une vallée voisine ou en Espagne une part de leur récolte. En jouant sur les différences climatiques, on peut tirer un bon prix d'une hottée de pommes, à condition d'aller la vendre là où la cueillette n'a pas encore eu lieu. C'est ainsi qu'on voit des Soulanais passer à pied les ports pyrénéens, chargés comme des portefaix, pour tirer quelques livres sonnantes d'une hotte de fruits moyennant quelques jours de marche en sabots.
Mais les hommes mariés, c'est à dire, en pratique, installés comme cultivateurs, préfèrent la vente de bétail au colportage comme source de revenus, complétée par du travail saisonnier expatrié, moins rentable mais moins risqué que le colportage. La vente du bétail se fait aux foires de Massat ou de Saint-Girons, où les éleveurs de la région Toulousaine viennent chercher des veaux pour les engraisser et les revendre, mais aussi en Espagne, par les Lies et Passeries.

 Bovins à la pâture au lieu-dit Pradals d'en Haut, sur le chemin entre Boussan et le col d'Ayens : un des points habitables les plus élevés de l'estive soulanaise.

En dehors du secteur alimentaire, les artisanats les plus fréquemment élevés au rang de métier principal gravitent autour de la laine et du lin : cardeur, peigneur, tisserand, tailleur. Ils produisent toiles, draps, bâches, cadis, et façonnent des habits. Cardage et peignage sont localisés dans les villages où il y a des moutons ; tissage et confection sont très présents à Buleix et au Pont, mais on en trouve aussi à Saint Pierre et à Aleu. Une distinction entre « tailleur pour hommes » et « tailleur pour femmes » apparaît au XIXsiècle. Notons que ce métier de tailleur n'exigeait pas d'avoir une échoppe : le tailleur se rendait avec son matériel chez ses clients et y confectionnait des habits pour plusieurs membres de la famille, souvent. Et quand les clients venaient chez lui, il les recevait dans sa maison car c'est là qu'il travaillait.

Enfin, la cohorte habituelle des métiers de village complète l'activité industrielle et artisanale : maréchal ferrand, forgeron, meunier, boulanger. On notera l'absence de menuisier, cordonnier, sabotier, qui n'apparaissent comme activité principale qu'aux alentours de 1780 : avant cette date, on se débrouille entre voisins, avec l'outillage dont on dispose, avec tous les avantages et inconvénients que cela représente quant à la qualité des réalisations.

Ruines du moulin d'Aleu, 
en juin 2003.
Le rieu d'Aleu passe à droite de la bâtisse
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© Christophe Chazot 2003-2009
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